LA FRANCE ET LA RUSSIE
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— Tant qu’ils auront de l’artillerie, nous ne pourrons rien faire, ditavec désespoir le général, qui s’était abrité derrière un monticule.
En moins de trois minutes, la laine avait été déblayée. Les sectionsétaient encore à leur place, mais les tirailleurs étaient couchés pour neplus se relever. Quelques formes humaines cependant rampaient, cherchantun refuge
Pour la deuxième fois, nos deux batteries rouvrirent le feu sur les retran-chements ennemis, et cette fois avec fureur, avec rage, de façon à ne laisserque pierre sur pierre des maisons et des jardins du petit bourg. Les Italiensrentrèrent de nouveau sous terre, ne laissant que d’imperceptibles vedetteschargées de surveiller les mouvements des Français.
Du bataillon de ligne engagé, il ne restait plus une seule fraction cons-tituée. Des groupes épars, hâves, défaits, venaient se rallier sous les cou-verts. Quatre ou cinq cents hommes dans les deux assauts étaient restés surle champ de bataille, la main crispée autour de leur fusil, à quelquesmètres de l’ennemi, mais sans avoir pu l’atteindre.
— Quelle folie! dit Georget, qui était resté en soutien d’artillerie sur lahauteur; quelle folie de vouloir emporter une pareille position à la baïon-nette !
— Il fallait pourtant bien donner l’assaut, dit Daniel. Nous ne pouvionspas rester là à nous regarder dans le blanc des yeux... Peut-être la prépa-ration de l’attaque n’a-t-elle pas été suffisante; peut-être aurait-on dûécraser davantage le village ; mais on avait des raisons de croire que lesItaliens n’avaient plus d'artillerie, et, dans ces conditions, l’attaque, très bienpréparée, très bien ordonnée, devait infailliblement réussir... Sans leursmaudites pièces de montagne, qu’ils ont démasquées au dernier moment,nos baïonnettes auraient vite eu raison de la résistance.
— Allons donc! fit Georget, la baïonnette! toujours la baïonnette !Mais la baïonnette est plus que jamais une chimère !... Il s’est produit denombreuses charges à la baïonnette, mais il n’y a jamais eu lutte avec celtearme...
— Que dis-tu là?
— Je dis que se figurer que deux troupes vont en venir aux mains, sepénétrer, s’escrimer, se baïonnetter, c’est une illusion ! Pendant la guerre dela Sécession américaine, sur 87,000 hommes mis hors de combat, il y eut294 blessés par l’arme blanche, et qui voudrait prétendre que la race yankeemanque d’ardeur, d’énergie et de force morale? Durant le cours de cestrente dernières années, pendant lesquelles de nombreux combats ont étélivrés, le chiffre de ces mêmes blessures est de 2 0/0 du total général. Si l’on