LA FRANCE ET LA RUSSIE
167
Avant les inventions modernes, il était possible de s'avancer sansgrand danger jusqu’à 200 et même 100 mètres de l’ennemi, s’exposer àune ou deux décharges peu redoutables, s’élancer sur lui et le menacer dela baïonnette pendant qu’il rechargeait ses armes. Aujourd’hui, l’hommeest toujours prêt à tirer. Le courage irréfléchi, celui que Rustow qualifie« d’héroïque folie », le courage inconscient qui consiste à se jeter, têtebaissée, sans réflexion ni préparation, se trouve relégué aujourd’hui ausecond plan. Il doit faire place au courage froid, à celui qui repose surl’indomptable volonté d’arriver et d’employer à cet effet tous les moyensqui permettent de triompher.
— Je ne suis pas complètement d’accord avec toi, continua Daniel.Pour moi, la baïonnette est le symbole de la résolution, de la poussée enavant; c’est l'outil qui crève le voile de la victoire. C’est, en un mot, leIn hoc signo rinces du soldat. Elle n’est qu'un moyen de faire com-prendre aux hommes qu’ils doivent aller jusqu’au bout, mais c’est unmoyen primordial, parce qu’il donne la signification de cette énergie san-glante que rien n’abat, pas même la vue ni la sensation du sang répandu.C’est avec vénération que le soldat doit contempler son arme froide , cetindice de la mort violente, du sacrifice librement consenti pour la patrie.11 doit tressaillir en la mettant à l’extrémité du fusil, car il se souviendraqu’à un certain moment il devra s’élancer comme un sauvage sur l’ennemiet ne se déclarer satisfait que lorsqu’il l’aura enfoncée dans le but. Legénéral Dragomirow l’a dit : « Yoyez-vous, mes enfants, quand on bat lacharge, vous devez être des sauvages, devrais sauvages, entendez-vous?Et celui qui n’est pas fermement résolu à planter sa baïonnette, au senslittéral du mot, dans la poitrine de l’adversaire, n’ira pas jusqu’aubout (1). » D’ailleurs, sans baïonnette, comment se défendre contre lacavalerie ?
— Je t’attendais là, dit Georget. J’ai la conviction, et l’histoire appuiema croyance de nombreux exemples, que les baïonnettes n’arrêtent pas
du succès. » Quelle réfutation du principe de Souvarow déjà cité: c La balle est folle,la baïonnette est sage » !
(1) Les instructions données en 1866, avant la campagne de Bohême, par le feld-maré-chal Benedeck aux troupes autrichiennes, comme celles communiquées, en 1870, àl’armée prussienne, par le prince Frédéric-Charles (L’art de combattre VArmée française),préconisaient l’emploi delà baïonnette. Des combats à l’arme blanche ne furent pourtantpas plus livrés en 1870 qu’en 1866.
« Depuis l’introduction du fusil se chargeant par la culasse, l’effet des feux, aussibien dans la défensive que dans l’offensive, a atteint un tel degré de puissance quel’attaque à la baïonnette, dont l’action est restée la même, no peut plus être employéecontre eux. » — Mémoires , maréchal de Moltke.