176
LA GUERRE DE MONTAGNES
— Ah! fit-il en revenant, j’oubliais le principal. Colonel Decelle, dès quevous serez à proximité de la position à enlever, position que vous connais-sez bien, puisqu’elle est jonchée de nos cadavres, vous enverrez la compa-gnie franche à quelques mètres en avant; les hommes des corps francs(1)auront pour mission d’enlever les sentinelles que l’ennemi ne doit pas avoirmanqué de poster en avant de ses retranchements. A eux de ramper, desurprendre les factionnaires; bref, de s’arranger comme ils pourront.
Encore un mot, messieurs; le succès de l’attaque de cette nuit dépendde votre calme, de votre prudence, de votre vigilance. Vous savez com-bien 1 obscurité rend les opérations de ce genre difficiles. Encore une foisje compte sur votre sang froid.
Capitaine Renaud, vous serez chargé du service dut éléphone.
Les officiers se dispersèrent et se rendirent dans un bureau de la gareoù était installé l’artificier et où les montres et les boussoles furent passéesà la poudre lumineuse.
— Que penses-tu des dispositions prises par le généralpour cette nuit ?dit Georget à Daniel.
— Elles me paraissent bien conçues, répondit celui-ci. Les opérationsde nuit ont beaucoup d’adversaires (2). On prétend qu’elles sont fatiganteset destructives, qu’elles engendrent le désordre, la confusion, les erreursde direction, la panique et tous les fléaux delà guerre. La vérité est qu’ona toujours exagéré leur côté défectueux, parce que, jusqu’à il y a très peude temps, ces opérations délicates n’étaient pas réglementées, elles qui ontpourtant besoin d’être plus préparées et plus ordonnées que les opérationsde jour! Depuis quelques années, des exercices répétés les ont rendus fami-lières, et on peut en augurer maintenant de bons résultats. Il est certain
(1) Il existe maintenant, dans chaque compagnie, une escouade d’élite composée deshommes les plus vigoureux et les plus agiles, des meilleurs coureurs et des tireurs depremière classe. La réunion de ces escouades forme la compagnie franche du bataillon,commandée par les officiers les plus jeunes et les plus alertes.
(2) « Les a'taques de nuit ne sont pas l'affaire des Français. Ils paraissent les craindresans doute parce que de nuit leur désordre habituel dégénère facilement en dissolutioncomplète. On connaît, par d’anciennes relations de guerre, les paniques qui les saisis-sent quelquefois la nuit et môme le jour. » — V Art de combattre les Français, prince. Fré-déric-Charles.
Néanmoins, si l’on parcourt l’histoire militaire, on rencontre, outre de simples épi-sodes, des actions décisives et des faits d’armes considérables accomplis dans l’obscuritépar les Français. Napoléon et ses maréchaux, et tous les grands capitaines, se sontservi de l’ombre de la nuit pour voiler leurs opérations, et cependant les armes de l’époquepermettaient de s’aborder plus facilement qu’aujourd’hui ! Dans la guerre de 1870-1871,on trouve d’assez nombreux exemples de combats de nuit.