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LA GUERRE DE MONTAGNES
que l’impressionnabilité de notre caractère nous a déjà bien souvent portémalheur; mais par une bonne éducation des soldats on peut parvenir àmodérer, sinon à supprimer, leurs impressions par trop nerveuses.
— Je suis, quant à moi, dit Georget, un partisan résolu des opérationsnocturnes. La nuit, en effet, la puissance de l’homme est singulièrementmodifiée. Tout ce qui est influence du nombre ou de l’armement s’efface,et, en dehors des procédés scientifiques, la valeur personnelle reste à peuprès seule pour assurer le succès. Elément prépondérant des armées d’au-trefois, c’est la valeur personnelle qui peut encore aujourd’hui, même avecun petit nombre de soldats d’élite, triompher avec éclat de forces numé-riques supérieures, et de moyens matériels écrasants.
— Oui, mais la guerre de nuit est une guerre très complexe, dont il nefaut pas se dissimuler les difficultés !
— Sans doute; mais, la nuit, la troupe n’a absolument rien à craindredu feu de l’artillerie et, suivant les circonstances, de celui de l’infanterie :au plus, y sera-t-elle exposée à courte distance. En outre, grâce à l’obscu-rité, les pertes de l’assaillant, en morts et en blessés, sont d’ordinaireétonnamment faibles, même après un engagement d’une certaine durée.C’est surtout au combat de nuit que l’aphorisme de Souvarow peut s’ap-pliquer. Les perfectionnements des armes à feu, poussés jusqu’auxextrêmes limites, n’y changeront pas grand’chose.
— Il est certain que les feux ne servent à rien dans l’obscurité ; aux pre-miers coups de fusil tirés par les assaillants, l’éveil est donné à tout lecorps objet de la surprise. Comme, de part et d’autre, on ne peut viser, lesballes sont envoyées dans le vide et les coups sont perdus. Alors on sepaye réciproquement de bruit. Bientôt le désordre provoqué par la soudai-neté de la surprise commence à disparaître. Il fait place à la confusionqu’occasionnent inévitablement les feux dans l’obscurité. Cette confusionse répand à la fois dans les rangs des deux partis et présente du dangersurtout pour l’attaque, qui connaît bien moins que la défense le terrain surlequel elle s’avance.
En outre, l’usage de l’arme blanche...
— Tu en es donc maintenant partisan ?... dit Georget triomphant.
— Mais oui ; la nuit, c’est la seule arme possible (1). Je disais que l’usage
(1) « Sur terre comme sur mer ce sera dans l’obscurité, après le soleil couché ou quelquesheures avant le lever du matin, qu’on tentera les grandes entreprises militaires. Beaucouppréconisent les surprises nocturnes : elles permettraient de nouveau les luttes à labaïonnette. C’est dans de profondes ténèbres qu’on entrevoit les futures batailles. » —Mémoires , maréchal de Molkte.