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La France et la Russie contre la Triple Alliance : la guerre de montagnes : grand récit patriotique et militaire / par le Commandant Biot et Émile Massard
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LA GUERRE DE MONTAGNES

pâles et bizarres fantômes. Quand notre frugal souper fut achevé et quechacun se fut arrangé sur sa couchette faite de branches de rhododendronset de touffes dherbe, il se fit un grand silence ; on nentendit plus que legrondement éteint des torrents dans le fond du val, par instants le pétille-ment des braises dans notre petit foyer et plus rarement les détonations despierres roulant à travers les grands couloirs. A la respiration égale de mescompagnons, je pus juger bientôt quils sétaient endormis et je savouraialors dautant mieux ma solitude ; je passai une partie de la nuit à écoutertous ces bruits inaccoutumés, à suivre, aux reflets intermittents quil jetaitsur les rochers, les dernières palpitations de notre feu qui séteignait, et àme dire quil était délicieux de rompre parfois la vie monotone des garni-sons, de se jeter ainsi en plein monde sauvage et dy retrouver, au moinspour un soir, lexistence quont mener nos ancêtres dans leurs forêts.

Ne pouvant trouver le sommeil dans ma couverture, je voulus encoreune fois jouir du magnifique panorama qui se déroulait âmes pieds.

Tout en fumant une cigarette, je contemplais le Dolent, de la cimeduquel des masses de glaces bleuâtres surplombaient et semblaient prêtesà tomber; les Aiguilles-Rouges, au-dessus de leur muraille abrupte, dres-saient une infranchissable rangée de lances de granit, tandis que, du hautde leurs brèches, elles précipitaient des décharges de pierres dans leurs for-midables couloirs (1). De toutes parts, on ne voyait que choses méchanteset menaçantes. Sur la gauche, cependant, la blancheur des neiges remon-tait par grandes ondulations jusquau bord du ciel, elle découpait à vifsur lazur du ciel un col éblouissant.

De temps en temps, par les grands couloirs quelques blocs bondissaient;une petite avalanche roulait comme pour sessayer, puis tout se taisait etun cercle de géants de granit était, terrible et immobile, qui nous regardaitet semblait nous attendre...

Nos guides avec les hommes étaient groupés sur les gradins du rocherautour de petits feux alimentés avec du bois de genévrier apporté par eux-,Us entonnaient à lunisson des chants lents et monotones qui empruntaientau lieu de la scène un charme mélancolique. Peu à peu, les chants cessè-rent, les feux séteignirent et lon nentendit plus rien que le bruit desavalanches tombant des hauteurs voisines. Bientôt la lune se leva derrièreles Monts Maudits et, rasant, invisible pour nous, le dôme du Goûter,

(I) Il y a des montagnes qui ont la mauvaise habitude de lancer des pierres à leurs visi.leurs, ce sont de véritables mitrailleuses. Contre ces canonnades, qui font dordinaireplus de bruit que de mal, la prudence ne peut rien. On traverse ces mauvais passages encourant et autant que possible le matin. Les Alpes, E. Rambert.