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LA GUERRE DE MONTAGNES
pâles et bizarres fantômes. Quand notre frugal souper fut achevé et quechacun se fut arrangé sur sa couchette faite de branches de rhododendronset de touffes d’herbe, il se fit un grand silence ; on n’entendit plus que legrondement éteint des torrents dans le fond du val, par instants le pétille-ment des braises dans notre petit foyer et plus rarement les détonations despierres roulant à travers les grands couloirs. A la respiration égale de mescompagnons, je pus juger bientôt qu’ils s’étaient endormis et je savouraialors d’autant mieux ma solitude ; je passai une partie de la nuit à écoutertous ces bruits inaccoutumés, à suivre, aux reflets intermittents qu’il jetaitsur les rochers, les dernières palpitations de notre feu qui s’éteignait, et àme dire qu’il était délicieux de rompre parfois la vie monotone des garni-sons, de se jeter ainsi en plein monde sauvage et d’y retrouver, au moinspour un soir, l’existence qu’ont dû mener nos ancêtres dans leurs forêts.
Ne pouvant trouver le sommeil dans ma couverture, je voulus encoreune fois jouir du magnifique panorama qui se déroulait âmes pieds.
Tout en fumant une cigarette, je contemplais le Dolent, de la cimeduquel des masses de glaces bleuâtres surplombaient et semblaient prêtesà tomber; les Aiguilles-Rouges, au-dessus de leur muraille abrupte, dres-saient une infranchissable rangée de lances de granit, tandis que, du hautde leurs brèches, elles précipitaient des décharges de pierres dans leurs for-midables couloirs (1). De toutes parts, on ne voyait que choses méchanteset menaçantes. Sur la gauche, cependant, la blancheur des neiges remon-tait par grandes ondulations jusqu’au bord du ciel, où elle découpait à vifsur l’azur du ciel un col éblouissant.
De temps en temps, par les grands couloirs quelques blocs bondissaient;une petite avalanche roulait comme pour s’essayer, puis tout se taisait etun cercle de géants de granit était là, terrible et immobile, qui nous regardaitet semblait nous attendre...
Nos guides avec les hommes étaient groupés sur les gradins du rocherautour de petits feux alimentés avec du bois de genévrier apporté par eux-,Us entonnaient à l’unisson des chants lents et monotones qui empruntaientau lieu de la scène un charme mélancolique. Peu à peu, les chants cessè-rent, les feux s’éteignirent et l’on n’entendit plus rien que le bruit desavalanches tombant des hauteurs voisines. Bientôt la lune se leva derrièreles Monts Maudits et, rasant, invisible pour nous, le dôme du Goûter,
(I) Il y a des montagnes qui ont la mauvaise habitude de lancer des pierres à leurs visi.leurs, ce sont de véritables mitrailleuses. Contre ces canonnades, qui font d’ordinaireplus de bruit que de mal, la prudence ne peut rien. On traverse ces mauvais passages encourant et autant que possible le matin. — Les Alpes, E. Rambert.