442
LA GUERRE DE MONTAGNES
sements de neige dont nos plus grands hivers ne donnent pas d’idée : ici,débordant en lèvres épaisses le long d’une arête ; là, miraculeusementsuspendue à des murailles ; ailleurs, coiffant bizarrement une rangéed’aiguilles et les faisant ressembler à des fantômes. Si familiarisé que jefusse avec les scènes des hauts sommets, ce qui nous entourait était siextraordinaire que je ne pouvais le contempler moi-même sans éprouverun vague effroi.
Je vois encore, à 200 mètres au-dessous de nous, l’arête infernaledes Aiguilles-Rouges, dardant sa rangée de lances sombres ; un peu plusloin, le Dolent, avec sa pure cime de neige qui sépare la France, la Suisseet D'Italie ; au delà, l’Aiguille de Triolet, un vilain cône de roc noir, cuirasséde glaces grises et tout en affreux précipices ; puis le sinistre et énormemur des Grandes-Jorasses, avec, à droite, l’Aiguille du Géant, penchéeet menaçante. Et l’Aiguille de Rochefort, longue et fine lame de styletsortant d’une belle coupe de neige ! Et l’Aiguille-Verle, partout rayée dehaut en bas de couloirs de neige presque verticaux, les plus terribles qu’ily ait dans les Alpes! Mais j’abrège pour arriver aux accidents si drama-tiques de notre traversée.
Jusque-là, nous avions marché avec des précautions infinies, mais sansêtre attachés. Je longeais un précipice en me tenant à des rocailles pour-ries... si bien que je me trouvai tout à coup pendu par les mains à demisérables aspérités, sans pouvoir trouver de trou ou de saillie pour mespieds, que je ne pouvais même pas voir. Ce que je voyais le mieux au-des-sous de moi, c’était le précipice du glacier qui m’attendait. J’avoue qu’à cemoment je ne l'admirais plus du tout; et je garde la plus profonde recon-naissance au petit rocher que je tenais d’avoir bien voulu attendre, avantde céder, que le sergent-major et mon ordonnance, qui venaient derrièremoi, m’eussent indiqué où je pouvais placer mes pieds, tout en me donnantla main.
Ce n’était que le commencement de nos émotions.
Nous approchions d’un endroit où il y avait lieu de supposer que laneige était en surplomb au-dessus des rochers. L’escouade avec laquellej’étais marchait la première; en tête se tenait le guide qui ne nous quittaitpas depuis Chamonix. Gais et heureux, nous devisions sur notre bonnechance et sur la surprise que nous allions causer aux Italiens, lorsquesubitement je vis une fissure se former devant moi et se propager avec larapidité de l’éclair... J’aurai éternellement présent à l’esprit le spectaclede ce gouffre aux parois azurées qui n’eut d’existence qu’un clin d’œil, letemps qu’il faut à un pan de montagne pour s’abîmer!