LA FRANGE ET LA RUSSIE
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La fente, qui m’avait rasé le pied gauche, avait passé entre les jambesdu guide qui me précédait, et qui, soit instinct, soit hasard, s’était jeté du côtéde la montagne. Pas un cri, pas un murmure ne s’était échappé d’aucunebouche pendant cette scène. Mais, quand je me retournai pour interrogermes hommes, je ne vis que des figures bouleversées. Us n’étaient plus ennombre... A deux pas derrière moi un bâton penchait sur l’abîme... Celuiqui le portait, le sergent-major, avait disparu, entraîné avec la partie de lamontagne qui venait de s’écrouler...
Avant d’avoir eu le temps de nous reconnaître, nous nous trouvâmesenveloppés d’un épais nuage de neige : c’était la poussière de la masseéboulée que le vent nous amenait en tourbillons... Il me serait difficile dedire ce qui se passa en nous à ce moment. Nous nous attendions à chaqueinstant, maintenant que le choc était donné, à voir une autre portion duflanc de la montagne se détacher et nous entraîner à notre tour dans legouffre.
Peu à peu, cependant, le tourbillon de neige commençait à s’éclaircir unpeu, de manière à nous permettre de distinguer vaguement qm lques con-tours. L’espoir aussi commençait à renaître en nous quand nous vîmesqu’il ne survenait pas de nouvelles crevasses. Je me disposai alors àm’avancer jusqu’au bord du précipice en m’étendant de mon long sur laneige ; pour plus de sûreté, un caporal me passa une ceinture autour desreins afin que les camarades pussent, au besoin, me ramener à terre aucas où, par l’effet du poids de mon corps, une autre tranche viendrait à sedétacher...
D’abord, je ne vis rien, si ce n’est une énorme masse de neige en mou-vement à une profondeur de plus de 1,000 mètres au-dessous de moi. C’étaitla masse éboulée qui se précipitait, sous forme d’avalanche, vers le glacier.Après quelques instants cependant, je crus, à travers le brouillard età peu près perpendiculairement au-dessous, au milieu de la traînée del’avalanche, apercevoir un objet sombre. Était-ce le sergent-major? Jen’osais encore y croire. Bientôt, cependant, je n’eus plus de doute. C’étaitbien le béret et le coin de son épaule que je venais de reconnaître.
Une autre question non moins pressante était de savoir s’il était mortou vif.
— Il est vivant ! cria mon ordonnance, qui me tenait par la ceinture.
Mais comment nourrir un pareil espoir ? Il me semblait qu’à moinsd’un miracle, il devait être écrasé ou étouffé par la neige. Aussi bien,c’était déjà bien extraordinaire qu’au lieu d’être entraîné par l’avalanche, ilfût resté là, si près du bord du précipice, à 25 mètres au-dessous de nous.