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LA GUERRE DE MONTAGNES
qu’une titillation aux mains qui disparut au bout cle quelques instants.
Une heure après, le reste de la compagnie, qui avait été obligée de faireun long détour, nous rejoignit. On juge avec quelle joie on constata quenous n’avions rien, ou presque rien.
— Ah! c’est comme cela que vous lâchez la rampe ! nous dit le capi-taine. Je ne vous avais pas dit d’aller ainsi en avant-garde ! Vous êtes doncdans la cavalerie que vous chevauchez sur les avalanches ?
Et tout le monde se mit à rire. Pauvre capitaine ! Il ne devait pas tarderà nous faire pleurer !
Nous descendions les champs de glace qui s’étendent vers le Valais. Laneige était parfaitement homogène sans aucune trace de roches éboulées.Les crevasses avaient à peu près entièrement disparu. Aussi marchions-nous avec une entière sécurité, lorsque nous remarquâmes, à quelque dis-tance de nous, plusieurs petites ouvertures. Curieux d’en connaître la cause,nous nous dirigeâmes de ce côté. Quel ne fut pas notre étonnement lors-qu’en regardant dans une de ces lucarnes, qui n’avait pas plus de 20 à 30centimètres carrés, nous vîmes qu’elle cachait un immense précipice! Etdans ce gouffre régnait une lumière azurée qui surpassait en beauté, entransparence et en douceur tout ce que j’avais vu jusqu’alors dans les gla-ciers. Jamais je n’ai contemplé spectacle plus attrayant ; nos yeux en furenttellement fascinés que nous ne nous aperçûmes pas d’abord que la croûte deneige qui recouvrait ce caveau enchanteur n’avait en cet endroit que quel-ques centimètres d’épaisseur. Nous étions au-dessus d’une crevasse de plusde 30 mètres de large et d’une profondeur que nous évaluâmes à 100mètres au moins. A l’endroit où nous l’examinions, elle, n’avait d’autreouverture que la petite lucarne dont j’ai parlé ; mais plus loin elle corres-pondait aune large crevasse, couverte du côté de la rive droite, par laquelleentrait la lumière.
En poursuivant notre route nous rencontrâmes encore une quantitéde crevasses semblables à celles que je viens de décrire et nous acquîmesbientôt la certitude que le sol sur lequel nous cheminions était entièrementminé.
Après avoir cheminé à peu près une heure sur ces champs de neige,je vis dans le sentier frayé par les hommes une trace rougeâtre.
— Eh ! là-bas ! entendis-je crier, il y a un bidon qui fuit !
Cinq minutes après, un caporal répéta l’exclamation sur un ton trèsirrité :
— Mais faites donc attention ! Il y a un bidon qui fuit !
En effet, le chemin paraissait de plus en plus coloré.