LA FRANCE ET LA RUSSIE
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tremblaient tellement que nous étions menacés à chaque instant de partagerle sort de nos compagnons. Enfin, mon ordonnance parvint à attacher unecorde au rocher, ce que notre infortuné capitaine n’avait pas voulu faire,et un sergent se décida résolument à descendre ; je fis filer devant moi tousles hommes de la compagnie, et je dus relever le moral de plusieurs, quecelte série d’accidents avaient effrayés. Je descendis le dernier, puis nousretirâmes la corde.
Une fois en has du mauvais pas, je songeai à examiner le câble quis’était rompu et je constatai avec une douloureuse surprise qu’on s^étaitservi de la corde la plus faible que nous avions, la corde dite du Club alpin.Gomme les premiers hommes s’attachaient pendant que je dessinais, jen’avais pas remarqué la corde dont on se servait. Nous avons cru unmoment que la corde avait cassé par suite du frottement sur le roc. Il n’enest rien; elle se rompit sans autre contact que celui de l’air, et le bout quirestait ne présentait aucune trace d’altération.
Pendant les deux heures qui suivirent, je crus à chaque instant à unenouvelle catastrophe, car les hommes, tout à fait énervés, ne pouvaientm’être d^aucun secours et se trouvaient dans un tel état que je m’atten-dais sans cesse à les voir glisser les uns sur les autres. Nous continuâmesà faire ce qui eût dû être fait dès le commencement de la traversée, c’est-à-dire à fixer les cordes aux rochers pour aider à la descente.
Vers midi, nous arrivâmes à la neige sur l’arête qui descend vers lavallée. Nous étions enfin hors de danger. La marmotte faisait entendre sonsifflement aigu et l’eau qui tombait goutte à goutte du glacier était devenuecascatelle ; plus d’affreuses moraines, ni de pentes de glace pure.
Je regardai bien souvent, mais en vain, si j’apercevais des traces denos infortunés camarades. En bas, nous rencontrâmes plusieurs pâtres etdes charbonniers auxquels nous expliquâmes l’accident. Nos guides leurdonnèrent des indications sur l’endroit où il s’était produit.
— Mais, en gravissant cette petite aiguille, nous pourrions les voir, ditun chevrier.
Les guides, deux sergents, l’adjudant, un sous-lieutenant et moi, nousgrimpâmes lestement, laissant la compagnie sur place. Un quart d’heureaprès, nous étions sur un petit plateau. Chaque guide prit alors à son tourla longue-vue, devint d’une pâleur livide et, sans mot dire, passa l’instru-ment à son voisin. A leur geste, je compris que tout espoir était perdu ; jeregardai : nos amis gisaient dans l’ordre où ils avaient glissé : le guide,le capitaine et les trois chasseurs.
Nous redescendîmes très tristes.