LA GUERRE DE MONTAGNES
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La première escouade s’engagea alors dans le mauvais pas. Les plusgrandes précautions furent prises. Jamais deux hommes ne se déplaçaientà la fois, chaque homme marchait à son tour et seul ; quand il était affermidans sa position, le suivant bougeait. La distance moyenne entre chaquehomme était d’environ o mètres.
J’étais, comme je l’ai dit, détaché de ceux qui me précédaient et jedescendais à leur suite, quand, au bout de cinq minutes, le capitaine medemanda de m’attacher à son escouade, craignant, me dit-il, que, s'il venaità glisser, les hommes qui le suivaient ne fussent pas de force à leretenir.
Cette précaution fut prise deux minutes avant l’accident.
Autant que je puis le savoir, personne ne marchait. Je ne puis cepen-dant parler avec certitude, parce que les deux premiers hommes nousétaient en partie cachés par un bloc de rocher. Le pauvre guide avait poséson piolet à côté de lui et, pour assurer la marche du capitaine quivenait derrière lui, il lui tenait les jambes et mettait ses pieds l'un aprèsl’autre à la place convenable. D’après le mouvement de leurs épaules, jepense que le guide, ayant fait ce que je viens de dire, se tournait pourdescendre lui-même d’un ou deux pas. A ce moment, le capitaine glissa,heurta le guide de ses deux pieds et le renversa...
J’entendis le guide pousser un cri d’effroi, et je le vis glisser avecrapidité sur la pente ainsi que le capitaine. Presque en même temps, lestrois chasseurs qui venaient derrière furent entraînés. Tout cela futl’affaire d’une seconde. A l’instant où nous entendîmes l’exclamation duguide, mon ordonnance et moi, nous nous cramponnâmes aussi solidementque le permettait le rocher.
Nous nous trouvions juste au-dessus d’un roc en saillie, que nousétreignîmes comme nous pûmes. La corde était tendue entre nous deux etle choc nous atteignit comme un seul homme. Nous tînmes bon... mais lacorde se rompit !...
Pendant deux ou trois secondes, nous vîmes nos infortunés camaradesglisser sur le dos avec une rapidité vertigineuse, les mains tendues etcherchant à se retenir au rocher. Us disparurent un à un et tombèrent deprécipice en précipice sur le glacier de la Neuvaz, à 1.200 mètresau-dessous de nous.
Du moment que la corde était rompue, nous ne pouvions plus leurporter aucun secours.
Pendant une demi-heure, nous restâmes immobiles à nos placesPlusieurs chasseurs, paralysés par la terreur, criaient comme des enfants et