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LA GUERRE DE MONTAGNES
neige quilloconne dans le défilé épaissit de plus en plus le linceul sur lecorps rigide du naufragé, et voilà une nouvelle « croix de malheur » àdresser sur le bord de la route.
Tous les ans, le grand Saint-Bernard semble exiger un certain nombrede cadavres, comme certaines déesses cruelles de l’antiquité. Presquechaque année, on compte une demi-douzaine de victimes ; nous parlonsdes malheureux qui périssent et non de ceux qui manquent de périr. Lesaccidents surviennent de multiples façons; quelquefois une avalancheengloutit le voyageur, ou bien celui-ci tombe dans une crevasse, ou bienle brouillard l’enveloppe, lui fait perdre sa route et le fait mourir defaim et de fatigue dans un endroit désert ; il peut aussi succomber au som-meil dont on ne se relève plus, car tous ceux qui voyagent sur ces hauteurspar un grand froid y éprouvent un besoin irrésistible de dormir.
La température, la fatigue, la solitude, la monotonie de la contrée,engourdissent le cerveau et arrêtent le sang dans les vaisseaux capillaires.Le malheureux succombe alors, enveloppé dans un sommeil long et pénible,Une volonté très énergique peut seule opposer une résistance efficace àcet engourdissement fatal qui surprend le touriste dans les positions lesplus diverses. C'est ainsi que les moines de l’hospice trouvèrent, en 1829,un homme au milieu du chemin, debout, le bâton à la main, la jambelevée : il paraissait vivre et marcher, et pourtant il était mort etglacé.
On s’explique maintenant ces noms de lieux qui font frissonner : valdes morts, mont des morts, chapelle des morts, etc.
La nouvelle route surplombe par endroit des abîmes effrayants. Lepaysage était rendu d’apparence plus sinistre encore par le ciel quis’obscurcit soudain et devint tout noir; on se serait cru en pleine nuit.
Tout à coup, le tonnerre tonna au loin, rapproché par les échos; leséclairs zébrèrent le firmament; quelques gouttes de pluie tombèrent,puis une trombe de grêle fondit sur la route...
— Quel fracas! quel cliquetis! dit le sous-lieutenant Mertine.
— Eh ! eh ! fit le lieutenant Berville en montrant les gros nuages noirs,on dirait que nous allons avoir un coup de fohn.
— Mieux que cela ! fit. un cantonnier qui, les deux mains appuyées surle manche de sa pioche, regardait passer les soldats. C’est un arein quise prépare ; vous feriez bien de vous mettre à l’abri (1).
— Un arein?... Diable! fit Derville, qui prit soudain un air soucieux.
(1) Le fohn est un vent chaud qui souffle en bourrasque et fait fondre la neige.L 'arein, au contraire, est un vent froid, terrible, qui apporte la neige.