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LA GUERRE DE MONTAGNES
Les montagnards appellent arein une violente tourmente de neige.Malheur au pauvre voyageur ou au conducteur de bétail surpris par cetouragan! Malheur à lui s’il n’est pas depuis longtemps endurci à toutes lesrigueurs de la température, s’il vient des contrées chaudes et s’il ne saitopposer l’énergie, le courage et une persévérance inébranlable à la furiedes éléments ! A moins d’un miracle, c’est un homme perdu. Des milliersde voyageurs déjà ont été victimes de leur inexpérience pour n’avoir pasreconnu les signes précurseurs de Dorage (1).
Les bourrasques de neige sont les phénomènes les plus redoutablesdes hautes régions. Pour se faire une idée de leur impétuosité, de leurviolence et de l’énorme quantité de neige soulevée qui, après avoirtourbillonné dans l’air, recouvre en quelques instants, d’une couchede plusieurs pieds les chemins tracés, il faut déjà connaître les scènesgrandioses des montagnes. L’ouragan dans les Alpes, autrement ditXarein , est la contre-partie du simoun du désert et ses effets sont aussiterribles. De même que ce vent furieux soulève, dans le Sahara, des mil-liards de grains de sable brûlant, les fait voltiger dans les airs, creuse deprofonds sillons, pour former plus loin de vraies collines, ainsi les rafalesemportent les neiges à de grandes distances, les amassent en nuages épaiset sombres, forment de petits cristaux qui pénètrent dans les vêtementset semblent faire partie de l’atmosphère, tant ils sont subtils.
Malheureux voyageur! — que le ciel le protège,
Car devant lui, sans fin, parait à son regardLa neige et puis la neige, hélas! rien que la neige,
Que rend plus froide encore un humide brouillard.
11 trébuche en sa route, et le vent qui l'assiègeL’aveugle, ht, toujours plus menaçants, les frimasAvec la nuit qui tombe enveloppent ses pas.
Le montagnard connaît exactement les signes qui annoncent cet hôteredoutable. La teinte verte, gris pâle de l’horizon, où l’on remarque àpeine les contours des montagnes couvertes de leur blanc tapis, devientplus nette, plus forte; on y reconnaît un air plus chargé d’émanations.L’air est calme, glacial sans avoir cette fraîcheur fortifiante qui redonneune nouvelle vie. Il règne un froid sec et piquant, et un morne reposs’ajoute à la tristesse de la nature. L’agile chamois, qui, pendant Dété,
(1) Eu passant les Alpes, en octobre 1755, une grande partie de l’armée russe com-mandée par Souvarow succomba dans une tourmente. A ce qu’assurent les moines dugrand Saint-Bernard, où ces tempêtes sont très frequentes, on n’a à déplorer la mort depersonne due à cette cause pendant les dix dernières années.— Les Alpes, par Berleps /h.