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LA GUERRE DE MONTAGNES
— Il ne manque personne? demanda Berville à l’adjudant.
— Deux hommes disparus! mon lieutenant.
— Ce sont les deux hommes de l’extrême pointe, dit un caporal.
— Tenez! Les voilà là-bas, fit le sous-lieutenant Martine : ils sontrestés en observation sur cette aiguille, et, avec la neige, ils n’osent plusredescendre maintenant... Mais ils vont geler là haut!
— Envoyez leur nn câble avec le canon porte-amarre, dit Berville.
Le canon ou plutôt le fusil porte-amarre (1) était chargé sur un mulet.
En un instant, les deux malheureux chasseurs, qui ne pouvaient plusredescendre par le chemin trop hardi qu’ils avaient pris pour monter,étaient ramenés parmi leurs camarades, grâce au câble qu’on leuravait lancé.
On se remit en marche. Heureusement que les poteaux télégraphiquesjalonnaient la route; autrement, il eût été impossible de la reconnaître,tantla neige couvrait le sol. Par instants, la tempête revenait en rafales-, maisla bourrasque mollissait visiblement. L 'arein s’en allait (2).
On était en vue de lTIospitalet (2,100 mètres d’altitude), où se trouventdeux chalets, avec des étables et une fromagerie, quand nos troupiersentendirent une musique étrange.
— Qu'est-ce que cette mélodie ioulante? demanda Martine.
■— C’est le cor des Alpes, répondit Berville.
Cet instrument, tout primitif, est construit de morceaux de sapin évidéset emboîtés les uns dans les autres; sa longueur est parfois de huit piedset il se fait entendre jusqu'à une lieue et demie de distance ; à ses accents,les vaches rentrent d’elles-mêmes aux chalets. Ses ondes sonores,, mêléesde moelleuses notes, s'élèvent vibrantes au fond des vallées, rampent auliane abrupt des rochers, pour aller expirer en de lents murmures dans lesprofondeurs des gorges alpestres. Entendues de trop près, ces modulationsperdent sensiblement de leur caractère et de leur beauté ; mais, mariées auloin à la voix grondante du tonnerre, au bruit des cascades et des torrents,au sifflement de la tourmente et à la musique hachée des sonnailles, ellesproduisent sur l’ouïe et sur le cœur une impression qu’on n’oublie jamais (3).
Le lieutenant avait fait reprendre la formation normale de marche enservice de sûreté. L’extrême pointe signala tout à coup des hommes en
(1) Non réglementaire, mais adopté par certains chefs de corps alpins.
(2) Le grand Saint-Bernard, le Saint-Gothard, les cols du Rernardin et du Panix, dansles Grisons, ont acquis une triste célébrité avec la fréquence de ces bourrasques. — LesAlpes,par Berlepsch.
(3) La Suisse, Jules Gourdault.