VINGT-SIX ANS DE RÈGNE.
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eu les mêmes résultats. Il eut la bonne fortune de trouver, dans le grand-duc, un élève excellemment doué, unissant la docilité, la douceur du carac-tère au zèle pour l’étude et aux plus heureuses facultés. Sur une terre fé-conde, cultivée avec soin, les semences germent promptement et produisentde beaux fruits ; c’est en vain qu’on les prodigue à un sol ingrat.
Lorsque le grand-duc Alexandre eut atteint sa majorité, fixée à seize anspar les lois fondamentales de l’Empire, il dut prêter serment, sur la croix etl’Évangile, en qualité d’héritier du trône. Cette cérémonie fut célébrée avecune grande pompe, en présence de l’Empereur et de la famille impériale, desgrands officiers de la couronne et du corps diplomatique, réunis dans lachapelle du palais. La formule sacramentelle du serment se terminait parcette prière : « Seigneur, Dieu de nos pères et Roi des Rois, enseigne, éclaireet dirige-moi dans la grande tâche qui m’est réservée; que la haute sagessequi siège sur ton trône m’accompagne ; fais-la descendre des Cieux pour queje puisse discerner ce qui est agréable à tes yeux et ce qui est juste selon leslois. » L’Impératrice était émue; l’Empereur lui dit à voix basse, en lui mon-trant l’héritier du trône : « Nous sommes le passé, mais voici l’avenir. » Cesmots étaient prophétiques. Nicolas pressentait que le temps n’était pas éloignéoù de grandes réformes devraient s’accomplir, et qu’avec le règne d’Alexandre,s’ouvrirait une ère nouvelle ; mais il ne pouvait prévoir alors quel lourd héri-tage il léguerait à son successeur.
Dès sa première jeunesse, Alexandre II avait aimé les exercices militaires;parvenu à l’âge d’homme, il se plaisait, à l’exemple de son père et de sesancêtres, au spectacle d’un champ de manœuvres. Dans les grandes Monar-chies militaires, l’héritier du trône doit avoir le goût des armes. L’empereurNicolas l’avait nommé chef de toute l’infanterie des gardes, disant : « Il estbon que mon successeur se fasse connaître de l’armée, qui aime à voir lesprinces s’identifier avec elle. » En 1850, il envoya Alexandre au Caucase, oùla Russie soutenait les luttes les plus meurtrières. Au mois d’octobre, legrand-duc, se trouvant à la tête d’un détachement de Kosaks, fut attaquépar un fort parti ennemi ; il chargea et, monté sur un excellent cheval, ilarriva le premier sur les montagnards, reçut leur feu, les dispersa avecl’entrain le plus vigoureux et les poursuivit, le sabre aux reins. En le re-voyant, l’Empereur, charmé de ce trait d’audace, lui dit : « Je sais de vosnouvelles; vous avez voulu voir de près si les Circassiens sont aussi bravesqu’on le prétend ; ils peuvent se vanter aussi de vous avoir vu en face, puis-que vous leur avez pris un drapeau, qui me rappellera votre premier faitd’armes. » La bravoure du grand-duc fut récompensée par la croix de Saint-Georges de quatrième classe.
Tel était le prince qui venait de monter sur le trône. Si la situation était
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