VINGT-SIX AXS DE RÈGNE.
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Tandis qu’ils racolaient, dans des tavernes les plus mal famées de quelquescentres populeux des États-Unis, un ramas d’aventuriers pour en former unelégion étrangère au service de la Grande-Bretagne, le gouvernement du pré-sident Pierce, qui affichait haulement ses sympathies pour la Russie, éclataen menaces contre cette violation des lois de l’Union et demanda une répara-tion. Le cabinet de Londres dut désavouer des agents qu’il avait commis-sionnés, et les recrutements cessèrent. Quoique l’Angleterre n’épargnât rienpour avoir des soldats, elle avait toutes les peines du monde à s’en procurer.
La guerre, à notre époque, est bien plus dispendieuse qu’elle ne l’a jamaisété. Si Louis-Napoléon avait souhaité de mettre un terme aux sacrificesd’hommes et d’argent qu’elle coûtait à la France, la mort de l’empereurNicolas lui en offrait une occasion qui semblait providentielle.
Lorsqu’il apprit cette mort, il était à Boulogne et venait de visiter lescamps de Saint-Omer et d’IIelfaut. Aussitôt que l’empereur Nicolas eut rendul’âme, la nouvelle en avait été transmise par le télégraphe à Berlin et à LaHaye, d’où elle était arrivée à Paris, le 2 mars, dans l’après-midi, et on l’avaitexpédiée, en toute hâte, à Louis-Napoléon. Il resta d’abord muet de surprise,et, quoiqu’il se fût habitué à maîtriser ses émotions, son saisissement frappaceux qui l’approchaient. Puis, accoudé sur sa table de travail, la tête dans lesmains, il resta plusieurs heures comme enseveli dans ses réflexions.
La destinée lui donnait un sujet de bien graves méditations. Le monarque,qui avait eu des bontés pour lui, qui, pendant près de trente ans, avait étési puissant, si obéi, si glorifié, venait de terminer sa noble existence dans uneimmense tristesse et dans l’amertume. Et lui, qui avait si longtemps parcouruune carrière aventureuse, il voyait la fortune le combler de ses faveurs etréaliser des rêves qui jadis auraient paru insensés! Quel constraste! De cetteplage de Boulogne où, moins de quinze années auparavant, il avait essayé deporter, pour la seconde fois, la guerre civile en France, il tendait, par-dessusle détroit, la main d’un allié à l’Angleterre, dont la haine implacable avaitamené la chute de Napoléon, ot le peuple Anglais saisissait avec transportcette main qui lui était si utile! L’échauffourée de Boulogne, en couvrantLouis-Napoléon de ridicule, avait été, aux yeux de tous, le tombeau de sesespérances. Mais le sort, qui se joue des prévisions et des jugements deshommes, l’avait tiré de l’abîme et pris par la main dans le dédale des ruineset des métamorphoses qu’une révolution avait produites, jusqu’au jour où laFrance, prise de'vertige, acclamait, par des millions de voix, cet hommequ’elle avait accablé de dédains et de sarcasmes. Et il commandait en maîtreabsolu à cette France, après l’avoir courbée sous le joug; il était adulé, exalté;il remplissait les deux hémisphères du bruit de son nom et répandait l’agita-tion et l’alarme dans l'Europe entière! Enivré de ses succès, aveuglé par sa