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ALEXANDRE IL
versité. Il y a toujours eu des hommes malfaisants par nature; mais, auxépoques où s’opèrent de grands changements et où de fausses doctrines sontrépandues, ces hommes ajoutent au trouble des esprits, en déguisant leursprojets sous des déclamations pompeuses et des prétextes humanitaires.
A la suite des meneurs venait une tourbe d’esprits faibles, sans consistance,possédés de l’ambition de jouer un rôle, d’être quelque chose, et dont la plu-part auraient évité de se montrer dans un moment où il y aurait eu quelquedanger à courir.
Les chefs recrutaient, partout où ils le pouvaient, des adeptes. L’épidémiemorale, qui attaquait une partie des nouvelles générations, grossissait lenombre de leurs adhérents. La contagion gagna les jeunes personnes, sur-tout celles qui fréquentaient les établissements scientifiques. Parmi ces der-nières, beaucoup étaient pauvres et disposées à s’en prendre à la société etau gouvernement des dures conditions de leur existence. Celles que la nature. avait disgraciées niaient la Providence, ou l’accusaient d’injustice. La laved’un volcan bouillonnait dans ces têtes mal équilibrées et capables de réso-lutions extrêmes. La plupart des étudiantes, qui voulaient obtenir des di-plômes pour exercer des professions libérales, puisaient dans l’étude dessciences naturelles un surcroît d’exaltation. Un assez grand nombre vivaientdans une révoltante promiscuité avec des jeunes gens gangrenés de vices. Decette cohabitation naissait la pire des dépravations, celle qui, dans son cy-nisme, prétend se justifier en niant l’honnêteté. Garçons et filles, remplis dehaine et de fiel, foulant tout aux pieds, affichaient effrontément le mépris detoutes les lois divines et humaines.
Au milieu de cette nation Russe, laborieusement occupée de sa transfor-mation, s’agitaient des individus, unis par le lien du mal, rêvant l’anéantis-sement de tout ce qui fait la force et la sécurité des sociétés. Eux-mêmess’appelaient nihilistes, c’est-à-dire apôtres du néant. Ce mot, sorti on nesait d’où, s’était rapidement répandu à cause de son étrangeté, et parce qu’ilétait de nature à frapper les imaginations. Il y a eu peu de nihilistes; lanature humaine répugne à de telles monstruosités. Ceux qui ont véritable-ment embrassé cette affreuse et désolante chimère, n’ont été, pour la plupart,que des instruments.
Si les fausses doctrines, répandues depuis des années, avaient ravagé lesâmes et exalté beaucoup d’esprits, elles n’avaient, pour la plupart de ceuxqui les professaient, que la valeur d’une théorie. En réalité, les nihilistesmilitants ne formaient pas un parti ; c’était une secte peu nombreuse, com-posée d’individus aux abois, de quelques femmes exaltées, vivant dans ladépravation, de fonctionnaires révoqués, de jeunes gens que leur inconduiteavait éloignés du foyer de la famille. La fraction de la secte la plus déler-