VINGT-SIX ANS DE RÈGNE.
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minée, celle qui voulait passer des théories aux actes, ne comprenait quequelques individus. Lorsque la police est parvenue à découvrir leurs retraites,à connaître leur organisation et les moyens dont ils disposaient, la surprise aété grande; on a vu que les ailleurs des attentats dirigés contre Alexandre Hétaient presque toujours les mêmes.
Mais ces éléments les plus impurs de la secte étaient aussi les plus éner-giques; ils finirent par entraîner les caraclères les plus faibles et ils s’enga-gèrent dans la voie néfaste de l’assassinat. En 1878, une femme, Véra Zassou-litch, attenta à la vie du général Trépof, préfet de police, fonctionnaire actifet fort capable. Elle fut traduite devant le jury, qui, malgré les aveux del’accusée, rendit un verdict de non-culpabilité. Ce verdict était une insulte àla justice et au gouvernement. Il fut suivi, à quelque temps de là, de l’assas-sinat du général Mézentzof, ministre de la police d’État, homme sympathiqueet bon. Il fallait aviser. Les Oukases des 9 mai et 9 août 1878 vinrent en-lever au jury la connaissance des crimes et délits contre les fonctionnaireset déférer aux cours martiales les crimes contre l’Empereur, l’État et lesdépositaires de l’autorité dans l’exercice de leurs fonctions.
Ces mesures n’arrêtèrent pas les anarchistes. Au commencement de l’année1879, les crimes se succédèrent : ce furent l’assassinat du prince Krapotkineet un nouvel attentat contre le chef de la sûreté générale. En même temps, lapolice d’État fut informée que les nihilistes complotaient de mettre fin auxjours du Souverain. Ces meurtres et ces menaces affligeaient beaucoupAlexandre II, parce que, s’étant consacré entièrement au bonheur de la Russie,il aurait voulu recueillir l’affection de tous ses sujets : doux rêve des âmesgrandes et tendres, presque toujours déçu. Mais, comme tout Romanof, ilétait inaccessible à la crainte.il chérissait, du reste, tellement sa liberté, qu’illui semblait en être privé, lorsqu’on prenait des précautions pour veiller à sasûreté. S’il sortait à pied ou en traîneau, il voulait être seul. Quand il faisaitsa promenade presque journalière au Jardin d’Été, suivi de son chien favori,on croyait voir, à distance, un officier de haute stature dans la force de l’âge,marchant à grands pas. De près, l’impression était différente : dans les der-niers temps de son règne, 'Alexandre II avait beaucoup vieilli ; ses cheveuxblanchissaient et son visage était mélancolique. Ses grands yeux d’un bleu demer se dilataient, comme pour embrasser un plus vaste horizon, et le regardavait une fixité pénétrante. Le front se dégarnissait, et la pensée semblaits’élever vers l’infini.
Les jours du Souverain étaient menacés. Le 2 avril 1879, pendant la prome-nade à pied qu’Alexandre II faisait seul chaque matin, près du Palais d’Iliver,un anarchiste, Soloview, profitant du moment où personne ne passait, s’ap-procha de l’Empereur et tira sur lui cinq coups de revolver à bout portant.