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ALEXANDRE II.
devaient lancer contre lui les bombes dont ils étaient munis. Que si l’Empe-reur ne passait point par la petite Sadovaïa, les porteurs d’engins explosiblesdevaient, à un signal donné par Sophie Perovsky, aller au quai du canalCatherine et y attendre le retour du Monarque au Palais d’Hiver.
Dans la matinée, l’Empereur fut prié de ne pas sortir, et le comte Loris-Mélikof, ministre de l’intérieur, qui avait la haute police dans ses attribu-tions, redoubla d’instances pour l’en détourner. Le ministre apprit à SaMajesté que Jéliabof, après son arrestation, interrogé par le procureur Impé-rial, avait refusé de répondre, disant à ce magistrat qu’il perdrait son tempsen réitérant ses questions. Jéliabof avait ajouté que, quoiqu’il fût entre lesmains de la justice, un attentat contre la vie de l’Empereur aurait lieu im-manquablement. Dans la violence de ses passions, Jéliabof donnait ainsi unavertissement qui commandait les plus grandes précautions.
Alexandre II resta sourd aux représentations et aux prières; il était lasdes mesures prises pour sauvegarder ses jours. Chrétien fervent, il necomptait que sur la Providence, et on l’a souvent entendu dire : « SiDieu ne me protège pas, je ne puis échapper à la mort. » Il voulut abso-lument sortir.
Vers une heure de l’après-midi, Alexandre quitta le Palais d’IIiver, dansune excellente disposition d’esprit. Il donna l’ordre à son cocher de se rendreau manège, en traversant le pont des Chantres. Complètement satisfait de laparade, il se rendit, au sortir du manège, chez la grande-duchesse Cathe-rine, emmenant dans sa voiture le grand-duc Michel, son frère. Il resta unedemi-heure chez la grande-duchesse, et en repartit seul, en disant à soncocher : « A la maison, par le même chemin. » La voiture prit par la ruedes Ingénieurs, tourna ensuite par le quai du canal Catherine et marcha augrand trot. Quatre individus, porteurs d’engins explosibles, étaient sur lequai, attendant le passage de la voiture Impériale. Lorsque Sophie Pérovskyavait su qu’Alexandre, en se rendant au manège, ne passait point par lapetite Sadovaïa, elle leur avait fait le signal convenu.
A deux heures 20 minutes, tandis que l’équipage de l'Empereur courait lelong du canal, un jeune homme, de petite taille, lança sous sa voiture, àquelques pas de distance, une bombe qu’il avait portée dans un mouchoiret qui ressemblait à une boule de neige. Au même instant, on entendit uneviolente explosion, pareille à la détonation d’une batterie d’artillerie. Quel-ques personnes furent blessées, notamment deux Kosaks de l’escorte, quigalopaient derrière la voiture, et qui tombèrent de cheval. Un nuage épaiss’éleva, formé de neige et de fumée, et tel avait été l’ébranlement, que lesvitres des maisons, de l’autre côté du canal, furent brisées. Toutes les glacesde la voiture avaient volé en éclats, et l’arrière était en pièces. L’Empereur