CONCERNANT
qu’il ait à confesser ses fautes, afin qu’on puisse lerenvoyer chez lui.
ïl est en vérité surprenant qu’il fe trouve quelqu’unqui ait assez de fermeté pour résister à tant de persé-cutions & à tant de souffrances ; niais pour donnerquelque idée de ce qui fe passe eh ces occasions, &de l’effet que produit ordinairement la torture , onmettra ici l’exemple de Marie de la Conception,nativé de Villaestremos , Sc sille de Manoel Soa-rès.
Cette Demoiselle s qui depuis a demeuré en la mai-son d’un de ses freres nommé Alvarés Pinto , fut ar-j-êtée avec deux de ses sœurs. Ces trois filles, aprèsune longue captivité, sortirent en l’Acte de Foi, quise célébra à Evora , au mois d’Avril 1660. Mariede la Conception , après avoir toûjours persisté à fedire innocente , fut enfin appliquée à la question;elle ìa soutint constamment prelque jufqu’à la fin,car tout ceci fut énoncé dans fa Sentence : mais enfinvaincue par la douleur, elle s’accufa. On la détacha,on lui permit de reprendre ses habits, afin de rece-voir ensuite fa confession ; mais au lieu de persisterdans ce qu’elle venoit de déclarer, elle protesta quetout ce qu’elle avoit dit à la torture étoit faux;qu’elle étoit Chrétienne, & que la feule appréhensionde mourir dans les tourmens l’avoit portée à s’accuferd’être Juive. On la renvoya en prison, peu de joursaprès on l’applique de nouveau à la question , elle ysuccombe une seconde fois & s’accufe. On la déta-che, on la conduit à l’Audience, ou, comme la pre-mière fois, elle fe dédit, & déclare à ses Juges qu’in-utilement lui donneront-ils une autre torture , puis-que quand on la tourmenteroit cent fois, elle feroittoûjours la même chose. On ne laissa pas de rappli-quer pour la troisième fois à la question ; & Dieu luiayant alors donné la force Sc le courage de la foûtenirtoute entiere , elle perfevera jusqu’à la fin à fe direinnocente. Tout ce qu’on vient de raporter fut ren-du public dans la Sentence , & ce fut pour n’avoirpas voulu ratifier ce qu’elle avoit avoué les deuxpremieres fois, qu’on la condamna à être fouettéepubliquement par lès rues, & ensuite bannie pourdix ans.
Dans ce même Acte de Foi, parut réconcilié, An-dré Francifco Tendeiro , natif de Villa-viciofa , le-quel entendant lire la Sentence de cette Demoiselle,Sc ayant dit à ceux qui fe trouvèrent proche de luiqu’elle lui paroissoit bien severe , fut rappelle àF Audience, ouïes Inquisiteurs, après savoir aigre-ment reprimendé, lui dirent qu’il devoit s’estimerfort heureux de ce qu’on ne le renfermoit pas dansles prisons ; que par un excès de bonté & par purecharité , on confentoit qu’il restât libre , mais qu’il
Í arít bien garde à être plus réservé & plus discret à'avenir.
Lorsqu’on donne la question à des femmes & à desfilles, on les dépouille de leurs habits, on leur laisseseulement une espece de large chemise de grosse toile,Sc on les applique ainsi à la question d’une maniérétrès-immodeste, en présence de plusieurs hommes;en sorte que la plupart effrayées par cet horrible ap-pareil , disent & nient tout ce que l’on exige d’elles,afin d’éviter les tourmens.
Supposons néanmoins à présent que Louis a euassez de force pour souffrir la question fans rien a-vouer; que l’Acte de Foi venant à fe faire, il fortlibre , c’est-à-dire la vie fauve , comme n’ayant paseu assez de témoins contre lui pour être condamné àla mort, attendu que les trois que nous avons donnezpour exemple, ne sont pas suffisans; n’est-ce pas une•chose surprenante que l’on traite de la sorte un mal-heureux , y en ayant si peu de sujet ? q ue sor destémoignages auffi frivoles on lui fasse souffrir tant deTome L
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tourmens ; qu’on ait fait durer plusièurs années unprocès qu’on pouvoit instruire & finir en peu demois j & qu’on ruine ainsi la santé & les affaires d’unhomme, seulement pour attendre l’occasion d’un Actede Foi ? En bonne soi, n’est-ce pas là une injusticecriante?
Louïs étant donc sorti, on le mene dans une Eco-*le publique, on l’y retient un mois prisonnier , souSprétexte d'e lui apprendre son Catéchisme. A quoi estbon tout cela ì & s’il sçait déja tout ce qu’on luiveut enseigner , pourquoi le retient-on de la sorte ?C’est sans doute que les Inquisiteurs veulent donner àentendre au peuple, que cet homme ignore jusqu’auxélemens de la Religion Chrétienne.
Voilà donc enfin Louïs hors d’affaire , parce qu’iía été assez heureux dans son malheur , pour qu’il nese soit trouvé que trois personnes qui ayent déposécontre lui. Supposons maintenant qu’il ait été char-gé par dix témoins, tous du caractère que nous avonsci-devant représenté : ce qui, selon les réglés du saintOffice, suffit pour livrer un Accusé au bras séculier,comme étant absolument convaincu. Le temps decélébrer l’Acte de Foi s’approchant, on appelle Louïsà f Audience, & on lui insinue qu’il ait à se disposerà entendre fa Sentence en XAuto da Fe , qui se doitfaire un tel jour. C’est l’avertissement que l’on don-ne à ceux qui doivent être suppliciez ; ce jour fatalétant soigneusement caché à tous les autres -, jusqu’audernier moment. Dans quel affreux état ne se trouvepas alors réduit ce misérable , envisageant sans ceíîel’appareil terrible du supplice que l’on lui destinesfans Confesseur, fans secours & fans aucune consola-tion ; déterminé néanmoins à mourir plutôt que dés’accuser à faux , ni à accuser personne ? Enfin leVendredi qui précede immédiatement le Dimanchede l’Acte de Foi, on va de grand matin lier les mainsà Louïs, & on lui donne dans ce moment un Jesuitèpour le confesser & Falsifier pendant ces trois derniersjours.
Le Confesseur entré, l’Accusé se confesse commedevant bien-tôt mourir , ne voulant point conservesíâ vie aux dépens de son honneur & de la vérité. LeDimanche arrivé , il sort à la Procession , il entendprononcer publiquement fa Sentence de mort ; il dé-clare tout haut qu’il meurt Chrétien , & qu’il l’a ététoute fa vie ; qu’il est innocent des crimes dont onl’accusc , qu’il accepte néanmoins avec soumission lesupplice & la mort, dans l’esperance d’obtenir de Je-sus-Christ le pardon des péchez dont il est véritable-*ment coupable. Il fe trouve cependant tous les joursun grand nombre de Prisonniers ; lesquels intimidezpar l’approche du supplice, ou préviennent leur con-damnation , ou qui, depuis que leur Sentence leur áété signifiée , conviennent de tout ce que l’on veut j& confessent ce dont ils sont très-innocens.
Louïs, après avoir entendu fa Sentence , est livréau bras séculier, on le conduit devant le Parlement,où, sans se donner la peine de voir son procès, on lécondamne à être brûlé. Avant que de le livrer aux Exé-cuteurs , on lui demande en quelle Religion il veutmourir; à quoi non seulement Louis, mais presquetous ceux qui ont un pareil fort, répondent qu’ilsmeurent comme ils ont vécu, faisant profession de laReligion Catholique Romaine, qu’ils détestent toute;les sectes & toutes les hérésies,auffi-bien que la LoiJudaïque,& qu’ils ne reconnoissent que Jefus-Christpour Sauveur, dans le mérite duquel ils mettent touteleur confiance.
Louïs étant ensuite à un poteau , il perfevere , &meurt enfin dans ces sentimens ; & c’est de cettesorte que finissent leurs tristes jours tous ceux quele saint Office condamne au feu , & q u ’il qualifie
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