5 0 MEMOIRES H
du nom de Convìtto ncgativo , ou convaincu né-gatif.
Voyons maintenant comment sortent ceux queí’on réconcilie & que l’on condamne au bannissementpour avoir attendu à confesser après que la Sentencede mort leur a été signifiée.
Supposons donc que le nommé Louis ait été accusépar quinze ou par vingt personnes, qui dans leursdépositions ne s’accordent point du tout. Louis voitíà perte inévitable , attendu qu’il ne peut donner desuffisans reproches contre un si grand nombre de té-moins qu’il ne connoît pas. Si pourtant en cet état lacrainte du supplice le porte enfin à s’accuser lui-mêmede ce qu’il n’a pas fait, il raisonne íàns doute à peuprès de cette forte : Comment pourrai-je nommer detels témoins? Mais quand je serois assez heureux pourleS deviner tous, comment puis-je dire au juste letemps, le lieu , & les occasions des conférences quel’on prétend que j’ai eues avec eux ? cela me paraîtabsolument impossible. Je fçai néanmoins par expé-rience que tels & tels se sont tirez d’assaire , enavouant ce qu’ils n’avoient jamais fait, non plus quemoi : donc il pourrait me suffire de dire les noms deceux qui ont déposé contre moi, quand même je nerencontrerais pas dans les autres circonstances. Maisquel moyen de deviner les noms de vingt personnes ?II faut, pour tâcher d’y parvenir , que j'accuse toutce que je comtois de Chrétiens nouveaux , ou pourle moins tous ceux avec qui j’ai le plus de liai-son ; puisque c’est par là seulement que je peux sau-ver ma vie.
Louis ayant pris ce parti , fait en lui-même unsérieux & exact examen de toutes les personnes, parqui il a quelque lieu de présumer d’avoir été chargé.II demande l’Audience , ou souvent ne sçachant pasbien les noms de ceux qu’il s’imagine avoir pû dépo-ser contre lui, il les désigne aux Inquisiteurs, en di-íant, par exemple, le fils, la fille, ou la femme d’untel ; & pour nommer les vingt qui l’ont chargé , ilen accuse deux cent, fans quelquefois rencontrer tousceux dont lui-même a été accusé.
Plusieurs Prisonniers commencent par nommerleurs peres, leurs enfans, leurs freres, sc persuadantque leurs Juges, en considération de ce qu’ils n’ontpas épargné leurs proches, les excuseront comme man-quant de mémoire, s’il leur arrive de ne pouvoir direau juste tous leurs accusateurs. D’autres pour ne pasexposer leurs parens, les épargnent & sc contententde nommer des indifferens.. Mais revenons à Louis.
11 sc flatte qu’après une si ample confession , il ferahors d’assaire ; mais il se trouve plus embarrassé quejamais, s’il n’a pas rencontré tous les nomS.de ses té-moins, parce que les Inquisiteurs ne manquent pas delui dire , que s’il ne satisfait à ce qui manque à faconfession , le Promoteur va donner fa réquisition,pour qu’on lui fasse son procès , comme à un Dimi-mio, c’est-à-dire, un homme qui malicieusement n’apas déclaré tous ses complices, & dont la confessionest imparfaite.
Ce malheureux, qui a déja tant fait que de s’accu-ser lui-même d’un faux crime afin de sauver sa vie,se voyant encore en danger de la perdre malgré l’hor-rible confession qu’il vient de faire , parcourt toutson pays, les pays voisins , tout le Royaume. Rienne lui échape : il nomme tout ce qu’il connoît denouveaux Chrétiens, Prêtres, Moines, Religieuses ;
& si le Portugal ne lui suffit pas, il passe en Eípagne,en Italie, en France , pour chercher quelqu’un qu’ilpuisse accuser. Si l’on continue à lui dire qu’il n’apas encore satisfait, il va déterrer les morts, ausquels,comme il a été remarqué ailleurs, le saint Officene s’attribue pas moins le pouvoir de faire le procèsqu’aux vivans.
I S T O R I OJj E §
Enfin , si Louis a le bonheur de déclarer tòus îesnoms qu’on éxige de lui, il fort en l’Acte de Foiparmi les réconciliez , & il en est quitte pour cinqannée d’éxil au Brésil ou ailleurs. C’est par là quej l’on connoît ceux qui sc sont accusez après avoir étéj jugez , d’aVec ceux qui ont prévenu leur condamna-tion , ces derniers n’étant jamais envoyez enexil.
CHAPITRE vil
Comparaison de la ConseJJîon de l'Accusé avec les Dépofi «tions de ses Accusateurs.
N Ous venons de voir de quelle maniéré est sortil’Accusé, que nous avons supposé se nommerLouis : nous allons présentement examiner quel rap-port il y a entre ce qu’il a confessé, &les dépositionsque nous avons ci-devant supposé avoir été faites con-tre lui. On pourra par ce moyen sc convaincreclairement que toutes ces prétendues Confessions nesont que de véritables piégés tendus à l’innocen-ce , & que les dépositions qui sc font à l’Inquisi-
tion sont presque toutes conçûes dans les mêmes ter-mes. Quelqu’un en lisant ces mémoires , trouverapeut-être que les choses y sont expliquées un peu aulong ; mais cette longueur est nécessaire pour l’intelli-gence parfaite de ce dont il s’agit.
Louïs donc , ainsi que nous'Pavons dit, a con-fessé , & pour trouver le nom des vingt personnes
qui ont déposé contre lui, en a accusé deux cent :dans ce grand nombre il a été assez heureux pour ren-contrer ceux qu’il lui importoit de nommer.
Faisons à présent un exemple de ce qui s’est passé àP égard de Louïs : fur quoi il est nécessaire de se sou-venir que les Prisonniers du saint Office accusez deJudaïsme se confessent presque tous à peu près de lamême maniéré. Voici la formule des déclarations deLouïs.
(a) Louïs a déclaré par serment, qu’il y a environsix ans qu’il sc trouva à la foire de Gologan, où sou-pant dans une hôtellerie avec les nommez Biaise, Ber-nard & Gilles, on leur servit un morceau de pour-ceau; que Gilles dit qu’il n’en mangeoit point, queBernard en dit autant, ajoutant qu’il sc trouvoit in-commodé toutes les fois qu’il en mangeoit ; qu’alorsBiaise ajouta qu’il voyoit bien qu’îls ne s’abstenoientde cette sorte de viande qu’à cause qu’elle leur étoitdéfendue par la Loi de Moïse ; que lui Louïs avouaque cela étoit vrai, & qu’enfin ils s’étoient tous dé-clarez observateurs de la dite Loi.
(b) Louïs a déclaré par serment, qu’il se trouva ily a environ cinq ans avec Joan dans le Couvent deBajulo à trois lieues de Coïmbre ; que là Joanlui dit qu’il avoit une grande vénération pour'les Re-ligieux de ce Monastère , qui sont des Carmes : àcause’ qu’Elie Prophète de l’ancienne Loi étoit leurFondateur , & que cette conversation leur avoit étéune occasion de sc déclarer réciproquement qu’ilsétoient Juifs.
(c) Louïs a déclaré par serment, qu’il se trouva ily a environ douze ans à une des Portes de Coïmbreavec les nommez Gonsalves , Silvestre & Laurent ;que pendant qu’ils parloient ensemble , un Paysans’approcha d’eux, & leur demanda s’ils vouloient
acheter
(a) On peut voir combien cette déposition diffère de cellede Biaise rapportée ci devant.
(è) Qu’on examine la differencc de cette déposition - d’aveccelle de Joan, ci-devant.
(c) Voyez le peu de raport de cette déposition avec cewle de Gonsalves, ci-devant.