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[Volume I.]
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MEMOIRES HISTORÎ CL U E S

S*

Se voyant réduite en cet état, nonobstant toutes sesconfessionselle se dédit de tout ce qu’elle avoit dé-posé , & protesta qu’elle ne s’étoit portée à dire tantde faussetez que pour tâcher de sauver sa vie. Lors-qu’elle parut en l’Acte de Foi avec les affreux orne-mens dont on pare, ceux qui vont être brûlez , unede ses filles la voyant passer proche d*elle , lui nommatout haut quelques-uns de leurs pareils , craignantqu’elle ne les eût obmis ou oubliez , & espérant quefi elle les déclaroit à l’Inquisition, elle pourroit peut-être encore se garantir du supplice. Mais cette mereinfortunée lui répondit : Je n’ai point oublié , machere fille , ceux que vous venez de me nommer;j’ai parcouru le Portugal & la Castille, mais tout celam’a été inutile.

CHAPITRE VIII.

Supplice des Accusez, appeliez, Négatifs .

I L est évident par ce qui vient d’être raporté, quel’on condamne comnìe Dimimtos , non seulementceux qui ont voulu épargner leurs proches, mais en-core la plûpart de ceux qui n’ont pû parvenir à devi-ner tous ceux qui passent pour avoir été leurs compli-ces. C’est fans doute un spectacle bien digne de pitié,que de voir ainsi conduire au supplice des personnes,qui après s’être accusées ont encore déposé contre leurspropres peres, leurs freres & leurs enfans.

On demandera peut-être pourquoi certaines per-sonnes après en avoir accusé un grand nombre d’au-tres, aiment mieux mourir que de déposer aussi con-tre leurs parens. A quoi on répond , que la ten-dresse qu’on a naturellement pour des personnes aussiproches & aussi cheres , porté ces affligez à perdrela vie plutôt que d’exposer à un malheur pareil au leurdes parens qu’ils savent être innocens.

On peut demander d’où vient que quelques Dimi-mtos > & même certains Négatifs, après avoir atten-du jufqu’à l’extrémité, viennent enfin à confesser,lorsqu’il ne leur reste plus d’esperance de sauver autre-ment leur vie , & que plusieurs rencontrent juste &nomment tous les témoins qui ont déposé contre eux.On répond que ces fortes de personnes , ont euquelque lumière d’ailleurs, ou qu’à force de réfléchir& de penser elles font parvenues à soupçonner & à de-viner ceux qui les ont accusés, ou qu’elles ont ainsirencontré par pur hazard ; ou que si elles ont attendusi tard à se déclarer , ç’a été par un motif de con-science , pour ne pas exposer des innocens, en lesaccusant faussement ; que néanmoins dans la fuite lacrainte de la mort les a portez à le faire comme mal-gré eux. Mais puisque nous avons parlé des Néga-tifs , nous en raporterons ici quelques exemples,pour faire voir de quelle maniéré meurent ceux qu’onqualifie de ce nom au saint Office.

Jacques de Mello, natif de Lisbonne, Gentilhom-me de considération & Chevalier de l’Ordre de Christavoit servi pendant plusieurs années en qualité de Ca-pitaine de Cavalerie , avec beaucoup d’honneur &de distinction. Ce Mello étoit en partie Chré-tien nouveau , de même que fa femme & ses deuxfils. II étoit souvent arrivé, que lorsqu’ils avoient vûarrêter par ordre de l’ïnquisition quelques autresChrétiens nouveaux , ils en avoient marqué de lajoie ., se montrant zélez pour le saint Office,afin d’être par ce moyen moins soupçonnez de Ju-daïsme.

II arriva cependant, soit par vengeance ou autre-ment , que quelqu’un de ceux au malheur de qui ce

Gentilhomme avoit semblé insulter , Facciífa avec sesdeux ;fils & fa femme. Ils furent tous quatre con-'duits en prison dans un même temps. La femme &les enfans élevez délicatement & peu accoutumez àsouffrir, s’ennuyerent bientôt de se voir réduits dansun cachot ; ils pensèrent à confesser au plutôt, in-duits peut-être par les exhortations & par les conseilsdes Gardes ou de ceux avec qui ils étoient renfer-mez. Ils accusèrent tous trois le pauvre Gentilhom-me , & sortirent peu de temps après. Jacques de

Mello sortit aussi en l’Acte de Foi suivant ; mais cefut pour être brûlé comme Convitto ncgativo , quoi-qu’il protestât qu’il étoit Chrétien , & qu’il invo-

quât le nom de Jésus-Christ jusqu’au derniersoupir.

Alfonse Nobre , natif de Villaviciosa , & un despremiers Gentilshommes de la même Ville , où ilavoit été Maire, & Prieur de la Miséricorde , sutarrêté dans les prisons de Coïmbre , avec la reputa-tation d’être en partie Chrétien nouveau. On arrêtaaussi quelque temps après son fils & fa fille , lesquels,ou par de mauvais conseils , ou intimidez par desmenaces, après s’être accusez eux-mêmes , accusèrentaussi leur pere, qui sortit en l’Acte de Foi , con-damné à la mort comme négatif. II arriva qu’à laProcession ce pauvre homme passa assez près de sonfils. Celui-ci effrayé du malheur de son pere , le priade lui pardonner, & lui demanda fa bénédiction. Jevous pardonne , répondit le pere , de m’avoir réduiten cet état par votre lâcheté , parce que je souhaiteque Dieu me pardonne, & que j’espere qu’il me par-donnera mes péchez : mais je ne vous donne pointma bénédiction , ne connoissant pas pour mon filscelui qui s’est déshonoré lui-même , & qui étant

Chrétien a bien voulu passer pour Juif. Je prieaussi Dieu qu’il veuille vous convertir & vous par-donner. Ensuite il alla à la mort avec une constance& des démonstrations d’une sincere & solide piété,que tous les affistans ne pouvoient aíïez admirer.

Ajoutons encore un exemple de personnes moinsconsidérables par leur naissance.

Joan de Siqueira & son frere, natifs de ToriesAlvas, tous deux fils d’une Blanchisseuse , furentarrêtez à Lisbonne il y a environ trente-cinq ans. Onarrêta dans ce même temps Joan Travassos da Costa,qui pendant plusieurs années avoit été Vicaire Géné-ral de l’Archevêché de Lisbonne. Les deux freressoutinrent hardiment qu’ils étoient innocens ; mais setrouvant chargez par un très-grand nombre de dépo-sitions , ils furent condamnez. Le Grand VicaireTravassos, qui pour raison de sa dignité avoit étésouvent à la Mefa du saint Office , & qui sçavoitcombien difficilement sortent de Hnquisition ceuxqui y sont une sois renfermez , perdit d’abord cou-rage, confessa tout ce qu’on voulut, & accusa uneinfinité de personnes, parmi lesquelles furent Joande Siqueira & son frere , qui vraisemblablement sçu-rent par des compagnons de leur misere , que Tra-vassos avoit déposé contre eux. En effet un de cesfreres étant à l’Audience , dit aux Inquisiteurs:Comment pouvez-vous penser, Messieurs, qu’unVicaire Général se soit découvert à moi , qui n’étantque le fils d’une Blanchisseuse, aurois à peine été bonpour lui servir de laquais ? Si Travassos a déposecontre moi , c’est fans doute qu’il a crû que j’enavois fait autant à son égard ; mais je lui pardonne debon cœur, comme je désiré que Dieu me pardonneles péchez que j’ai commis, fans néanmoins que j’ayejamais rien fait en toute ma vie de ce dont on m’ac-cuse en ce Tribunal. Si j’étois Juif, comme vousvous le persuadez , pourquoi serois-je difficulté d’enconvenir pour sauver ma vie, n’ayant aucuns biens àperdre en le faisant ? Mais j'ose me flater que Dieu

m’offre