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Superstitions anciennes et modernes, préjugés vulgaires qui ont induit les peuples à des usages & à des pratiques contraires à la religion / [Pierre Lebrun]
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xll HISTOIRE

Ce fait qui dun côté confirmoit son sentiment ,lembarrassoit extrêmement dun autre , parcequil nepouvoit pas concevoir que Dieu permît au Démon desoutenir cette Sorcière dans leau , tandis quelle étoitentre les mains de la Justice , & déja condamnée parles Juges. Cest pourquoi après avoir raisonné fur cepoint avec beaucoup de Savans > il ne peut sempêcherde Récrier : Ecquis fcrutabìtur vias Domini ?

" II rapporte un autre fait qui nest guéres moins sur-prenant que les précédens. (a) Une vieille femme vo-yant deux jeunes personnes jugées Sorcières, parcequel-les rienfonçoient pas dans leau , demanda instammentaux Juges dagréer quelle fût baignée publiquement ,comptant quelle enfonceroit infailliblement, & que per-sonne noseroit plus la soupçonner dêtre Sorcière. LesJuges y consentirent , & cette pauvre malheureuse futbien surprise de se voir dans limpoffibilité densoncerdans leau , quelque effort quelle fît. On linterrogejuridiquement , elle avoue que le Diable lui avoir misdans leíprit quil la délivreroit, fur quoi on lalloit brû-ler, si elle ne sétoit étranglée dans la prison.

Après tous ces faits, Rickius persuadé de la certitu-de de lépreuve, ne peut lattribuer au Démon. II nelui paroit pas croyable que le Démon voulût ainsi tra-hir ceux qui lui sont dévouez. ( Comme si la bonne foiétoit une qualité bien essentielle au Séducteur.) Il aimemieux croire que Dieu opère en cette occasion un vraimiracle en faveur de Juges qui se trouvent embarrassez.Ainsi il lui paroit que les Juges ne peuvenf être coupa-bles en ordonnant cette épreuve , pourvû quils nagis-sent point par curiosité , quils procèdent avec routesles circonspections requises, & seulement dans la vue deprononcer un jugement certain fur des soupçons & desaccusations de sorcellerie , souvent lon manque depreuves.

II ny avoir quà dire à Rickius & aux Magistrats,qui pensaient & parloient comme lui, que les Juges nesont obligez de juger que de ce quils connoissent, querien ne les engage à demander des miracles, quils doi-vent surtout se garder de recourir à des moyens extraor-dinaires qui pourraient les tromper , & quils ne sontnullement excusables lorsque ces sortes de moyens ontété généralement condamnez par lEglise. Mais il fautrépéter cela bien des fois, avant queden être cru. Di-vers Juges dAllemagne ont persisté dans cette pratiquejusquà présent. Car des Officiers François assurentquen Westphalie, au Diocèse dOínabruc, ils ont vuplusieurs femmes subir lépreuve de leau , surnager &encourir la peine du feu.

Sur la fin du siécle passé, cet usage vint en France, lépreuve de leau froide n'étoit plus connue depuisle treizième siécle. Si quelques Savans de ce tems ontdit quon y baignait autrefois les Sorciers , & quon lesconnoissoit par le jugement de leau froide, ils lont ditfans preuve & par méprise. A Toulouse depuis un temsimmémorial , on a baigné les Blasphémateurs dans unecage de fer , quon tient toujours suspendue sur la ri-vière, & qui sélève & sabaisse dans. leau par le moyendune bascule. Il y a plus dun siécle quon a étenducette peine aux femmes de mauvaise vie. LExécuteurles fait aller par la Ville en chemise jusquaubas duPontneuf est cette cage de fer, dans laquelle il les fait

(a) Quemadmodum hac adhuc sestate in praefecturâ Linnenfì Dio-cxfeos inferioris Colonieníis accidistè dicitur, quòd vetula quxdamvidens duas mulierculas aqu-â tentatas non subsedisse, sed superna-taíTe, ipsa ad pratfectum loci accurrens ac interpellans, usquetam ipsum, quam cseteros justitiae ministros praslentes permovet,volens ac acerrimè instans , ut 8c ipsa aquis tentaretur, se licètapud populum suspecta admodum íit de hac inaleficiali haeresi,jam Jamen innocentiam suam per hoc coram populo testatam face-re, indignâque hac suspicione publicè seeximere velle. A nnuit im-portune efflagitanti Prsefectus 8c cseteri, íèd hanc in aquam pro-jectam evidentius íùpernatasse, neque ut demergeretur vel fundumpeteret, (quamvis id studiosè íùo motu super aquas tentans, ) ef-ficere ulla ratione potuilïè dicitur. Extracta .... reípondit, ama-sium íuum libl suasiste, ut hoc aquae periculum subiret , íè illamliberaturum, Sc iti ipíis acjuis famam, vitatntjue ejus adíervaturumeste. Num. 101.

c R I T I Q. U Ë

entrer, & les plonge ainsi dans leau, dont elles fie pëfàvent éviter de boire quelques traits. Mais cela ne se fàftque pour les punir, & leur faire une confusion publi-que pour le feu de la concupiscence quelles fomentent»& non pas pour connoitre leurs crimes, otì pour décou-vrir quelque fait caché.

Autrefois on jettoit dans la rivière les personnes con-vaincues de sorcellerie, non pour savoir si elles en étoientcoupables ou non , mais pour les noyer. Lorsque Lo-thaire se rendit maître Châlon en Bourgogne en 8 3 4.»& que leç Soldats mirent tout à feu & à sang, on jettàdans la Saône une Religieuse nommée (b) Gerberge »à cause quelle étoit sœur du Duc Bernard & fille diiConnétable Guillaume. LAuteur de la vie de Louis lePieux dit quon la noya comme si elle avoit été empoi-sonneuse ou Sorcière (c). Nithard qui écrivoit dans lemême tems, dit auffi que cétoit le foplice des Sor-ciers (d).

Quoique lépreuve de leau froide fût alors en usage»on ne disoit pas, on ne pensoit pas même que les Sor-ciers dussent surnager. On les jettoit dans leau , afinquils y enfonçassent & y périssent; ils y enfonçoienten effet , & sy noyoient. Mais les idées changent»& les expériences qui ne sont pas naturelles changentauffi. Celle de leau froide a changé bien des fois»Au tems de Pline (e) on disoit quén Scythie & ail-leurs ceux qui fascínoient & donnoient la mort par unregard, ce quon apelleroit à présent des Sorciers, nen-fonçoient pas dans leau.

Parmi les Celtes, comme le dit Saint Grégoire de Na-zianze , on éprouvoit les enfans qui venoient de naîtreen les mettant fur le Rhin couverts dun bouclier : silsdemeuraient fermes fur leau , ils étoient censez légiti-mes , & sils enfonçoient , on rien faisoit aucun cas.Cest lépreuve superstitieuse dont parle Claudien (/>

Les Fidèles ont toujours cru avec raison quil falloitun miracle pour préserver ceux quon jettoit dans leau»& des personnes innocentes & pieuses, implorant le se-cours de Dieu, ont été souvent préservées des eauxon les avoit jettées pour les noyer.

Au neuvième siécle on simagina au contraire super-stitieusement que les coupables de vol ou dadultére,généralement ceux qui avoient fait quelque injustice»ne pourraient pas enfoncer dans leau. Cela fut en ufag edurant cinq cens ans, & fit découvrir plusieurs crimi-nels , à la réserve des Sorciers , quon ne jettoit dan*leau que pour les noyer, comme on le vient de vois»Au milieu du seizième siécle on ne savoir pas encore estFrance quils dévoient demeurer fur leau, & lon ne f eservoit point alors de lépreuve de leau froide à l'égarddes Sorciers, ni de quelque autre personne soupçonnéede crime. Cujas nous a dit positivement que ce jug^ment étoit hors dusage , plane exeletum ; & Bodin qU>donna son Traité de la Démommanie en 1580. dit (F)assez clairement que cette] manière de connoitre les Sor-ciers nest en usage quen Allemagne. Cest de- qd ecette pernicieuse pratique est venue en France. Voyon*le progrès quelle y a fait, & le jugement quon en âporté.

CHM

W Thegan. cap. § 1. a p. Du Chesne. ton,. 2.

(c) Sed & Gerberga, filia quondam Willelmi Comitis, tanq lia Tvénenca aquis praefocata est. Hijlor. Franc. Du Chesne totn- * *3 11 - . .

(</) Gerbergam more maleficorum in Ararim merei príedr 'Ibid. p. 362.

(e) Esté ejusdem generis in Triballis 8t Illyriis, adjícit Iíïg° nU ?j]qui visu quoque eftascinent , interimantque quos diutius i ntue «£

tur-hujus generis , 8c feminas in Scythiâ, qua: vocasttuï V

thise, prodit Apollonides Phylarchus 8c in Ponto Thybioruna Anus, multoíque alios ejusdem natur*: quorum notas tradit hjtero oculo geminam pupillam , in altero equi effigiem. E o1 /û,pmerea non poste mergi , ne veste quidem degravatos. VH n

7 . cap. 2 .

( f ) Et quos nafcentes explorât gurgite Rhenus. gìJ f

(if ) Le Juge bien entendu joindra toutes les présomptions Jrecueillir la vérité, pourvû. toutefois quil ne faste comme pl u . }aJuges dAllemagne qui ... font lier les deux pieds & m ain j' fe ,Sorcière, 8c la mettre doucement fur leau, 8c si elle est s ° rCl UJ ieelle ne peut aller à fond ... car le Diable fait par ce m°y ensorcellerie de la Justice qui doit être sacrée. L. 4. c. 4.