PRATIQUES SUPERSTITIEUSES. 13Î
d'Apollone , qu’il s’étoit rendu recommandable enremplissant fidellement tous les devoirs de l’amitié*Les Indiens après le repas célébraient fa mémoire enbeuvant avec leurs amis pour s’exciter mutuellement à1 imiter. Celui qui avoir bu une fois dans la coupede Tantale, ne pouvoir rien refuser à son ami ; & il«oit obligé de s‘expofer pour lui à toutes fortes dePérils. Combien plus forts & plus fidèles dans leursamitiés doivent être ceux qui se nourrissent du corpsk du sang de Jefus-Christ? Le gage de notre im-mortalité est le fruit de fa mort.
On pourrait faire ici deux questions , la premierepourquoi les liens de l’amitié fe resserrent en mangeant& en beuvant. Est-ce à cause que les Anciens appel-aient vivre, manger, & boire ? Car c’est ce qui en»lre tient & ce qui conserve la vie : c’est la pensced Une Epigramme Grecque de l’Antologie. Cicérondit aussi que le mot Latin qui signifie banquet signi-6e l’union de la vie , parce que l’on vit ensemble enmangeant & beuvant de compagnie. Les amis, danskfquels vivre & aimer n’est que la même chose , ontbutant de foin de conserver l’arnitié & de T augmenter,Sue de conserver leur propre vie ; de sorte qu’en man-dant & en beuvant ils fe souviennent de leurs amis.Saint Basile dit que notre Seigneur Jefus-Christ a lais-sé son corps & son sang fous les espèces du pain &du vin, pour nous ressouvenir de fa mort toutes les fois^Ue nous serions obligés de manger & de boire , &a 6n de nous unir à fa Bastion tandis que nous vivons:c ar le Chrétien vit de la mort de Jefus-Christ & Je-fus-Christ vit en nous par la mort du Chrétien. Laseconde question que l’on peut faire , est pourquoil’on a tant vanté l’amitié après avoir bû largement dan»;les festins : qu’y a-t-il de commun entre le vin & l’a-mitié ? Avant que de déclarer mon sentiment, il saut^marquer que les Anciens avoient accoutumé de phi-losopher en beuvant ou après le repas. C’est pourquoiLiceron introduit le vieux Caton, qui dit, J*approu-ve sort ces exercices institués par nos ancêtres , & cette^anìere de discourir pendant le repas , selon les anciennesCoutumes.
Xenophon fait raisonner les conviés après le festin ;^Urs discours roulent principalement fur l’amour. Leestin de Platon n’est qu’une pure Philosophie sur l’a-mour ; un ami & un sectateur de Platon disoit que1 c e st un pur amour de la Philosophie. Pour moi jeCr oirois assez volontiers que ces Philosophes que Xe-
nophon , Platon & Athenée introduisent dans les fes-tins , ont aimé véritablement. JVJâis comme Marc®Antonin dit que les Philosophes ne font point esclavesdu plaisir, & que ces sages si vantés avoient honte deleurs amours ; ils ont tâché de rapporter leurs mystè-res à l’amour des esprits & de la sagesse» Voilà pour-quoi. ils assurent que danimede fut enlevé âu Ciel. Usfont Un mystère de cette fable pour lui donner plusde poids & pour la rendre plus vénérable. Car quen’est-i! point permis à ces sages d’inventer ? Et com-bien est-il facile d’abuser du nom de Docteur pourpervertir les mœurs ? C’est un ancien mal & très-per*nicieux au genre humain* De même les Chrétiensont raisonné après les repas ; c’est pourquoi ils y gar-doient avec tant de soin la modestie & la sobriété,comme le restiarque Tertullien.
Après avoir présupposé toutes ces choses, je viensau point de la question ; savoir pourquoi les ancienstrairaient les mystères de l’amitié durant les festins a-près avoir bien bû. La raison en est, si je ne me trom-pe , que le vin bannit la dissimulation, qui est la pestede l’amitié. Les Hébreux disent en Proverbe : Levin entre , le secret son. On dit parmi les Latins: Levin n a point de gouvernail ; & parmi les Grecs : ce quiefi dans le cœur de l'homme fibre est fur la langue del'yvrogne. Platon dit que le vin découvre les mœurs :un autre Auteur Grec dit à peu près la même chose ences termes ; que l’airain est le miroir du visage, & que levin est le miroir de Pâme. C’est pour cette raison quequelques Nations traitent des affaires de la Républiqueou durant le repas, ou après, & c’est ce qu’Athenéerapporte des Peuples de Crete. Tacite dit en parlantdes Allemans, que c’est dans leurs festins, qu’ils rai-sonnent de la Paix & de la Guerre ; parce qu’alors iln’y a point de supercherie à craindre ; que le vin dé-couvre le fond au cœur, & empêche qu’on ne dé-guise rien.
Voilà ce que j’avois à dire fur la coutume de boireà la santé les uns des autres qui étoit en usage parmiles Anciens. Je ne doute point , Monsieur, que jen’aye omis plusieurs choses, & j'avoue que je n’ai pasépuisé la matière. Si on lit cette Lettre avec le mê-me esprit que je l’ai écrite, elle pourra servir à éclair-cir les Mystères de la très-sainte Eucharistie..
Du Monastère d’Erivaux, le 7. Février de l’année 166 a
TOME II.