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70 VITRUYE,

Les rois Attaliques (1), qui aimaient extrêmement les belles-lettres, avaientforme à Pergame une fort grande bibliothèque ; le roi Ptolémée, qui ne leur cé-dait en rien en pareille circonstance, en forma une semblable à Alexandrie ; maisil ne se contenta point dy avoir réuni un grand nombre de livres, il chercha lemoyen de laugmenter tous les jours, autant quil lui était possible, en jetant, pourainsi dire, les semences dune infinité de nouveaux ouvrages. Il fonda à cet effetdes jeux en lhonneur des Muses et dApollon,, de même quon en avait fondépour les athlètes, et il proposa des honneurs et des récompenses pour tous lesécrivains qui y auraient emporté le prix. Or, eesjeux ayant été établis, quandon en vint à choisir des juges parmi les gens de lettres qui étaient dans la ville,il ne sen trouva dabord que six qui fussent estimés capables de cet emploi : leroi, pour en trouver un septième, sadressa à ceux qui avaient soin de sa biblio-thèque ; il leur demanda sils ne connaissaient point quelquun qui fut assez ca-pable ils lui proposèrent un certain Aristophane, qui était sans cesse occupé à lireles livres de la bibliothèque. Les juges ayant pris place sur leurs sièges au mi-lieu des jeux, Aristophane fut appelé et placé avec eux.

La dispute commença par les poètes, qui lurent chacun leurs ouvrages, surlesquels le peuple porta de suite son jugement, et fit comprendre aux juges, parses applaudissements, ceux auxquels il donnait la préférence. Les juges étantinvités à donner leur avis, les six premiers donnèrent le premier prix à celui enfaveur duquel le peuple sétait prononcé (2), et le second à celui qui le suivait ;

( 1 ) Plutarque écrit que celte bibliothèque des roisde Pergame était de deux cent mille volumes. Cellesdes rois dEgypte en avaient jusquà sept cent mille, aurapport dAulugelle ; et Galien dit que, parmi les roisdEgypte, la manie daccroître le nombre des livresde leur bibliothèque était si grande, quils achetaientbien cher tous ceux quon leur apportait, et quecela adonné occasion de supposer quantité de livresaux auteurs célèbres, sous le nom desquels on faisaitpasser des traités quils navaient point composés, afinde les faire valoir davantage. Galien dit cela pourfaire entendre quil y a des livres que lon a mis entreles Œuvres âHippocrate qui nen sont pas. Cette biblio-thèque fut brûlée pir les Romains dans la guerreque César fit en Egypte. Aulugelle dit que le feu yfut mis par mégarde, et par des soldats qui nétaientpoint romains mais des troupes auxiliaires, comme

ayant de la peine à souffrir quune action barbarepuisse être reprochée à ceux de sa nation, vu que lesPerses, tout barbares quils sont, avaient épargné labibliothèque dAthènes lorsque Xercès prit la ville etquil la fit brûler.

( 2 ) Il y a dans le texte quem maxime adverteruntmultiludiui placuisse. Je crois quil faut cui obtigeratmultitudïni placuisse , afin que cet endroit ait le sensquil doit avoir, parce que les juges ne suivirent paslavis du peuple par complaisance, mais parce queneffet louvrage que le peuple avait approuvé était lemeilleur; et Aristophane ne fut davis contraire aupeuple et aux juges que parce quil savait que cet ou-vrage navait pas été composé par celui qui le pré-sentait, et quil sagissait de donner le prix aux au-teurs des meilleurs ouvrages et non pas aux porteursou voleurs des meilleurs ouvrages.