IX
LE POEME EPI Q.U E.
emporté , jusqu’à ne conserver aucune dignité dans fa colere ; tantôt comme fu-rieux , jusqu à sacrifier fa Patrie à ion ressentiment. Quoique le Héros de 1 O-dyssée soit plus régulier que le jeune Achille bouillant & impétueux , cepen-dant le sage Ulysse est souvent faux & trompeur., C’est que le Poète peint lesHommes avec simplicité, & selon ce qu’ils font d ordinaire. La Valeur se trou-ve souvent alliée avec une Violence furieuse & brutale. La Politique est pres-que toujours jointe avec le Mensonge & la Dissimulation» Peindre d âpres natu-re , c’est peindre comme Homere. _
Sans vouloir critiquer les vues différentes de l'Iliade & de 1 Odyffee , il suf-fit d’avoir remarqué en passant leurs différentes beautez , pour faire admirerl’art avec lequel notre Auteur réunit dans son Poème ces deux sortes d’Epo-pées , la pathétique , & la morale. On voit un mélange & un contraste ad-mirable de Vertus & de Passions, dans ce merveilleux Tableau. Il n’offre rien detrop grand ; mais il nous représente également l’excellence & la bassesse de l’Hom-me. II est dangereux de nous montrer l’une fans l’autre , & rien n’est plus u-tile que de nous faire voir les deux ensemble ; car la Justice & la Vertuparfaites demandent qu’on s’estime & se méprise , qu’on s’aime & se haïsse.Notre Poète n’éléve pas Télémaque au-dessus de l'Humanité : il le fait tomberdans les foibleffes qui font compatibles avec un amour fincere de la Vertu; &ses faiblesses servent ì le corriger , en lui inspirant la défiance de soi-meme , &de ses propres forces. II ne rend pas son imitation impossible , en lui donnant uneperfection fans tache h mais il excite notre émulation en nous mettant devant lesyeux l’éxemple d’un jeune-homme, qui,avec les mêmes imperfections que cha-cun sent en soi , fait les actions les plus nobles & les plus vertueuses. Il a uniensemble dans le Caractère de son Héros , le courage d’Achille, la prudenced’Ulysse , & le naturel tendre d’Enée. Télémaque est colere comme le pre-mier, fans être brutal ; politique comme le second, sans etre fourbe ; sensiblecomme le troisième , fans être voluptueux.
J'avoué qu’on trouve une grande Variété dans les Caractères d'Homére. Lecourage d’Achille, & celui d’Hector ; la valeur de Dioméde, & celle d’Ajax ;la prudence de Nestor, & celle d'Ulysse; l’amour d’Héléne,& celui de Briséïs;la fidélité d’Andromaque, & celle de Pénélope, ne se ressemblent point. Ontrouve un jugement & une finesse admirables dans les Caractères du Poète Grec.Mais que ne trouve-t-on pas en ce genre dans le Télémaque , dans les Carac-tères si variez & toujours si bien soutenus de Sésostris & de Pygmalion , d’I-domenee & d’Adraste , de Protésilas & de Philoclés , de Calipso & d’Antio-P e ’ à Télémaque & de Boccoris ? J'ose dire même qu’il se trouve dans cePoëme^ salutaire , non-seulement une variété de nuances des mêmes Vertus &des memes Pallions , mais une telle diversité de Caractères opposez, qu’on ren-contre dans cet Ouvrage l’Anatomie entière de l’Esprit & du Coeur humain :c’est que l’Auteur connoissoit l 'Homme & les Hommes. Il avoit étudié l’un audedans de lui-même , & les autres au milieu d'une florissante Cour. II par-tageoit fa vie entre la Solitude &c la Société ; il vìvoit dans une attention con-tinuelle à la Vérité qui nous instruit au-dedans , & ne sortoit de là que pourétudier les Caractères, afin de guérir les Passions des uns, ou de perfectionnerles Vertus des autres. Il savoir s’accommoder à tous pour les approfondir tous,& prendre toutes sortes de formes fans changer jamais son Caractère essentiel.
Une autre maniéré d’instruire , c’est par les Préceptes. L’Auteur du Télé-maque joint ensemble les grandes Instructions avec les Exemples héroïques, la
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