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Les avantures de Telemaque, fils d'Ulysse / par seu Messire François de Salignac, de la Mothe Fenelon, Précepteur de Messeigneurs les Enfans de France, & depuis Archevêque-Duc de Cambray, Prince du Saint Empire
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DE TELEMAQUE. Liv. VII. 1x3

Û 11 si beau chemin pour fuir lAmour & pour revoir votre cherepatrie ? Calypso elle-même est contrainte de vous chasser ; le vais-seau est tout prêt. Que tardons-nous a quitter cette Isle , lavertu ne peut habiter ?

En disant ces paroles, Mentor le prit par la main 6c lentraî-noit vers le rivage. Télémaque soivoit á peine, regardant toujoursderrière lui : il considérait Eucharis qui séloignoit de lui. Ne pou-vant voir son visage, il regardoit ses beaux cheveux nouez, ses ha-bits slotans, & fa noble démarche. Il aurait voulu baiser les tracesde sos pas. Lors même quil la perdit de vuë , il prêtoit encoreloreille, simaginant entendre se voix ; quoi quabíènte , il la vo-yoit. Elle étoit peinte Lc comme vivante devant íès yeux ; il cro-yoit même parler à elle, ne lâchant plus il étoit, 6c ne pou-vant écouter Mentor.

Enfin revenant â lui comme dun profond sommeil, il dit â Men-tor : Te sois résolu de vous soivre ; mais je nai pas encore dit adieuâ Eucharis. Jaimerois mieux- mourir que de labandonner ainsi a-vec ingratitude. Attendez que je la revoye encore une dernière foispour lui faire un éternel adieu. ' Au moins souffrez que je lui dise :O Nymphe, les Dieux cruels , les Dieux jaloux de mon bonheurme contraignent de partir ; mais ils mempêcheront plutôt de vivreque de me souvenir â jamais de vous. O mon père, ou laissez-moi cette dernière consolation qui est si juste , ou* arrachez-moila vie dans ce moment. Non, je ne veux ni demeurer danscette Isle, ni m abandonner à lamour. Lamour 11est point dansmon cœur, je ne sens que de lamitié 6c de la reconnoissance pourEucharis. Il me soffit de lui dire encore une fois adieu, 6c je parsavec vous sens retardement.

Que j'ai pitié de vous ! répondit Mentor : votre paffion est sifurieuse , que vous ne la sentez pas. Vous croyez être tranquille,6c vous demandez la mort. Vous osez dire que vous n etes pointvaincu par lamour , 6c vous ne pouvez vous arracher â la Nym-phe que vous aimez. Vous ne voyez , vous nentendez quelle :Vous êtes aveuglç 6c sourd â tout le reste. Un homme que la fié-

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