146
LA FRANÇAISE DU SIÈCLE.
Levraud ou des scalopes de saumon ; mais tout celaétait touché par la main d’un chef délicat. Les habi-tués de Tortoni se divisaient en deux classes biendistinctes : les boursiers et les fashionables, dontla plupart appartenaient à la race des béotiens. Lespremiers arrivaient sur les dix heures ; ils déjeu-naient légèrement, puis commençaient le jeu avecfureur : J’ai quinze cents ! — Je les prends fincourant à soixante-cinq quarante. — J’offre desCortès à dix et demi!... — Qui veut des ducats àsoixante-seize cinquante? Et ainsi, de onze heuresà une heure ; on criait, les paroles se croisaient,l’agio allait son train; il se trafiquait aussi à Tortoniune masse énorme de rentes sur parole.
A l’étage au-dessus, le clan des gants jaunes seréunissait; on ne voyait là que bottes pointues gar-nies d’éperons, fracs anglais, pantalons à guêtres etbadines à la main. On causait chiens, chevaux, voi-tures, sellerie, courses, chasses. C’était le salon desCentaures.
Vers l’après-midi, centaures et financiers se re-trouvaient parfois, le cigare aux lèvres, sur la balus-trade de bois, en forme de perron, qui séparait lecafé du Boulevard, à l’heure de l’affluence et deséquipages, quand il semblait de bon ton de citer lenom de toutes les femmes qui descendaient de voi-ture à la porte du glacier-restaurant.
Sur la fin de l’été 1816, on se portait, après