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L’ORNEMENT DES TISSUS
interdit l’usage, principalement dans les monastères de filles, d’ornements brodés enétoffe de soie ou en bombycine. Il fulmine un terrible anathème contre les brebiségarées qui ne se conformeraient pas à ses prescriptions. On comprend la sainte horreurdu vénérable prélat, surtout en ce qui concerne la bombycine, cet éphémère tissudes temps antiques. Tibulle, qui en exalte l’extrême finesse, dans une de ses élégies,nous dit qu’il est « plus léger que le vent, plus transparent que le verre; » Plines’indigne de le voir adopté pour les vêtements d’été, sans doute à cause de sa transpa-rence indiscrète; et Juvénal ne manque pas de tonner contre les efféminés et lescourtisanes qui avaient pour cette sorte de gaze une prédilection toute particulière.Qu’était-ce donc que ce tissu? d’où provenait - il ? méritait-il cette faveur ou cetteréprobation ? On le devait, d’après Aristote, aux fils soyeux obtenus en filant lescocons de certaines chenilles recueillies sur le chêne ou le frêne des forêts de l’Attique ;le même auteur nous apprend que c’est à Pamphile, de l’île de Cos, qu’est duel’invention de cette étoffe qui, longtemps confondue avec la soie, a pu faire supposerque le précieux textile était en usage à Rome dans les temps les plus reculés. On serappelle que nous avons pu précédemment démontrer le contraire.
On donnait aux vêtements fabriqués avec la bombycine les noms significatifs deNebulæ ventes , vitreæ vestes. Malgré les qualités vaporeuses de ce tissu diaphane, sonrègne cessa le jour où la soie fit irruption sur le grand marché de Bysance par toutesles voies que la Chine, devenue plus traitable, laissa enfin ouvertes au commerceeuropéen.
C’est à partir du quatrième siècle que les tissus de soie se font surtout connaîtreaux occidentaux. Klaproth, l’orientaliste, qui accompagna en Chine, en 1805,l’ambassade russe et qui rapporta de ce pays les plus curieux documents, nousrenseigne sur une des principales causes de l’extension que prit, dès cette époque,le commerce des étoffes précieuses dont le céleste Empire avait eu, pendant silongtemps, le monopole exclusif. Voici, à peu près, l’historiette d’origine chinoise quenous rapporte le savant voyageur :
Un roi du Khotan (province alors indépendante de l’Empire chinois) obtint enmariage la fille de l’empereur. La princesse, plus belle qu’un rayon de soleil, pluscoquette que l’étoile du berger, allait partir pour son nouveau royaume. Les loispaternelles défendaient expressément de transporter hors de l’empire cette grainemerveilleuse à laquelle elle devait ses riches et gracieux costumes. La princesse neput s’y résoudre. Qui oserait porter la main sur sa belle et ondoyante chevelure ?Qui oserait soupçonner ces tresses admirablement étagées de recéler la précieusesemence ? Ce fut là qu’elle osa la cacher, ce fut par ce moyen quelle dota sanouvelle patrie d’une industrie qui devint pour elle une source de richesses.
Ce fut par la petite Boukarie que le Khotan put transmettre à l’Europe le
produit de ses nouvelles fabriques.
La Chine, forcée de suivre ce grand mouvement d’exportation, retrouva sonesprit mercantile, et les tissus de soie apparurent sur les marchés occidentaux. Béniesoit donc la reine du Khotan, s’il est vrai, comme l’affirme Klaproth, que nos mèreslui aient dû, au quatrième siècle, de pouvoir se vêtir de l’étoffe-reine, fabriquéeavec le précieux textile issu du ver du mûrier.