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Tome premier.
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TABLEAUX TOPOGRAPHIQ U E S

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prolongent en des abîmes ténébreux, où ils paroifíeat toutprêts k tomber ; une longue fuite de tours éclatantes commel’argent, qui font jointes par les glaces, & semblent sou-tenir ( 14 ) les Cieux ; tel est le spectacle qu’offre ce paysplein de beautés & d’horreur. Silius Italicus, Consul deRome, Tannée de la mort de Néron, a chanté les horreurs•des Alpes dans son Poème de la seconde guerre Punique, &quoique Pline (ij) ait dit que Silius Italiens kvoit composéses vers avec plqs de travail que de génie, le Poème de ceConsul mérite, d’être lu pour la pureté des expressions, l’é-îégance du latin, & un grand nombre de particularités qu’011ne trouve point ailleurs. E11 voici une tirade, assez heureuse.

Quantum iartareus regni pallentis hiatus ,

Ad manès imos , atque atr& stagnapaludis ,

A supra tellure patet , tam longa per aurasErígitur tellus , & Ccelum intercipít umhra.

Nu/lum ver ufquam, nullique JEftatis honores :

Sola j agis-habitat diris Jedesque tueturPerpétuas deformis kiems ; illa und'ique nubes.

Hue atras agit, & mixtos cum grandine %imbos.

„ Autant que le gouffre du Pôle Tartare s’étend de la surface„ de la terre, jusqu’aux demeures des Manès & jusqu’aux eaux,, croupissantes du noir Marais , autant cette terre s’élève„ dans l’air & couvre le ciel de son ombre. On n’y voit nul« printemps, nuls ornemens de Tété : T hiver difforme occupe» seul les cimes de ces monts terribles ; il y fait un séjour„ éternel, y pousse de tous côtés les nuages noirs, les pluies,» les grêles subites «. II revêt de glaces immenses les vastesflancs de ces monts, il en comble les vallées. Les eaux desneiges fondues, coulant fur les cimes, se précipitent dansles vallons, & fertilisent les champs & les pâturages. LePasteur découvre d’un sommet voisin cet admirable spectacle.„ Elevé (16) au-dessus de la pluie, il entend sous lui les bruyans„ orages, & foule aux pieds la foudre éclatante «.

Les ( 17) différentes hauteurs des Alpes y produisent desvallées profondes & des chûtes d’eau surprenantes. Quelques-unes de ces vallées font d’affreux abîmes, tandis que d’autresfont des lieux charmants, où croissent les meilleurs pâtura-ges, où mûrissent clés fruits succulents, où les moissonsprospèrent , & où la vigne même n’est pas cultivée fanssuccès. Les pâturages des Alpes ne font pourtant pas restreintsà ces vallées ; la pente moyenne de ces monts en fournitpresque par-tout d’excellents ; & ce qui peut aussi paraître

(14) Clausas nivibus ruptssuppostaque C&to

Saxa. Sil . Ital.

(x*) Epistol. Lib. IV. Ep. VII. p. XLVIII. Edit. Badii 15;; in-foL

Scrìbebat carmina majore cura quam ingenio,

( I< 5 ) Celfior exurgit pluviis , audìtque ruentes

Subpedibus nimbos , & rauca tonitrua calcat.

Siz. Ital.

( 17 ) Diction. Géog. Hist. 8c Pol. de la Suisse. T. I. p. 58-59.

( 18 ) Et en Allemand Heimweh.

( 19) L’Etat & les Délices de la Suisse. T. I. p. 25-26, Bâle 1764 , in-11fig.

(20) Bochat a diílerté fur le nom Jura ( Mém. Crit. fur P Hist. anc. de la.Suisse. T. L p. 168-170 & T. 111 . p. 407-408 ) ce Savant le fait dériver d’aprèsle Glossaire de Baxter ( voce Jura ) du Celtique Iou-Rag , qui vouloir dire ,régné de Dieu ou de Jupiter. On fait que les hautes montagnes étoient regar-dées par les payens comme la résidence des Dieux ; auísi les appelloit - ondu nom de ces Divinités. De-là celui de Mont-Jou , en latin Mons-Jovis,donné au Grand Saint-Bernard ; de-là encore le nom de Joux , par lequel lepeuple des deux côtés du Mont-Jura, en désigne aujourd’hui, comme autre-fois , les parties les plus élevées. Jule-Céfar est le plus ancien Auteur où ontrouve le nom du Mont-Jura ; il le nomme ( Lib . I. de Bello Gallico) MonsJura. Vossius ( in Melam Lib. IL Cap V.) prétendoit que César a voit écrit

admirable, ce font les lacs poissonneux que Ton trouve enassez grand nombre fur le haut de ces montagnes. Au reste,les sommets des Alpes la profondeur des abîmes, les vents,les nuages & les tonnerres qui s’y forment, les neiges, les gla-ces , les torrents, les cascades, les lacs, les mines, les cratères ouentonnoirs d 7 anciens volcans éteints, les carrières, les forêts,les ombres & la lumière, tout y fait spectacle, tout y annoncela variété &: le mouvement de la Nature ; elle enfante dansles Alpes , au milieu de Tagitariòn & des obstacles, les pro-ductions les plus compliquées & les merveilles les plus singu-lières. Rien ne prête plus aux réflexions du Philosophe queces lieux solitaires, où il peut méditer fur ce qu’il voit, fansdistraction & fans trouble, dans le silence de la Nature. Qu’onse rappelle la retraite de la Nouvelle Héloïfe , décrite avec toutle feu enchanteur par T Auteur du Devin, de Village ! j’y revien-drai dans le cours de ces Tableaux Topographiques & Pitto-resques. II est vrai, me dira-t-on, que le séjour des ours, desbouquetins , des chamois , n’est point aussi peuplé, aussiriant, aussi découvert que les plaines fertiles qu'arrosent laSeine, le Pô , TArno & le Tybre ; mais aussi les Alpes ont-ellesun genre de beauté qui leur est propre , &: qui attacheégalement; 011 observe même que les habitans des Alpess’accoutument difficilement au pays plat. Je parlerai ailleursde la maladie des Montagnards de la Suisse, lorsqu’ils s’éloi-gnent de leur patrie , maladie que Ton nomme en Françoisle mal du pays ( 18), & qui a souvent emporté les gens les plusrobustes.

La Suisse (19) est, fans contredit, le pays le plus élevé &:le mieux remparé ( que Ton me permette ce terme ) de touteTEurope. Ses fortifications ne font pas Touvrage de la force& de Tadresse des hommes, elle les doit k la Nature feule,qui semble avoir voulu séparer les Suisses de leurs voisins,& les mettre a couvert de leurs attaques. Ce ne font pas desVilles fortifiées k la moderne, il n’y en a proprement quedeux ou trois de cette nature dans toute la Suisse ; ce ne fontpas des forts & des citadelles, mais de hautes montagnes,des rochers, de beaux grands lacs & de profondes rivières.

La Suisse a encore d’autres montagnes considérables que Tondistingue des Alpes , proprement dites : k l’occident elle estséparée de laFranche-Comté par cette longue chaîne de mon-tagnes, que les Anciens ont appel lé Jura ou Jurasses , & qu’onnomme aujourd’hui le Mont-Jura (2.0), en langue AllemandeLeherberg. Ces montagnes commencent un peu au-delk de

iures ; mais Tua & l’autre de ces noms font également Celtiques. Rag tRig & Reg, signifioient Roi , Royaume , Rìgne dans les différens dialectes des-Gaulois. On lit dans des Chartes du treizième & du quatorzième siècles,Jures & Juris. : les Romains latinisaient les noms étrangers chacun à famanière, tout comme les Notaires du moyen âge qui ne fe piquoient pasd’écrire en latin des bons siècles. Une ancienne copie des Commentaires deCésar, citée par Vossius, porte Jures, une de Pline Jugeribus , qui tientévidemment la place de Juribus , 8e dans celles de Solin l’on voit Jus , 8e Jures %toutes ces variantes font en quelque forte confirmées par l’ufage du pays ,qui fait ce mot pluriel, en disant lés Joux quand on parle de ces montagnes engénéral. Ces variantes décident en faveur de l’opinion de Vossius, c’est laconclusion de Bochat; mais on trouve aussi dans Strabon ( Lib. IV.) ío^as,aussi bien que ìmçáseos, & dans Ptolomée Ua^tt/m. Grégoire de Tours appellele Mont de Saint-Claude Jorenfis Eremus , Jorenfe defertum , 8c Jonas dans lavie de Saint-Colomban, nomme ce district Saltus Jorenfis. Le peuple dit aussidans plusieurs endroits du Mont-Jura , Jorat , pour désigner cette- chaîne demontagnes. On trouve dans le pays de Vaud le Jorat , forêt qui a trois ouquatre lieues de long 8c deux de large, fur une montagne entre Lausanne 8cMoudon. C’est ici la grande route de France en Allemagne : il y a dans lepays de Vaud la vallée du lac de Joux, bordée de toutes parts, mais princi-palement du côté de la Bourgogne, de grands bois 8c de hautes montagnes,avec des défilés qui en font le rempart le plus assuré ; tous ces districts font:

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