PRÉFACE.
UN des spectacles les plus dignes d’intéresser un œil philo-sophique, est sans contredit celui du développement de l’esprithumain et des diverses branches de ses connoissances. Le cé-lèbre chancelier Bacon le remarquoit il y a plus d’un siecleet comparoit l’Histoire , telle qu‘on l’avoit écrite jusqu’alors ,à un tronc mutilé d une de ses parties les plus nobles , à unestatue privée d’un de ses yeux. Je ne sais cependant par quellefatalité cette partie de l'Histoire a été jusqu’à ces derniers tempsla plus négligée. Nos bibliothèques sont surchargées de prolixesnarrations , de sièges , de batailles, de révolutions. Combien devies de héros qui ne se sont illustrés que par les traces de sangqu’ils ont laissées sur leur passage ! A peine trouve-t on, commePline le remarque avec regret, quelques écrivains qui ayent eul’idée de transmettre à la postérité les noms de ces bienfaiteursdu genre humain, qui ont travaillé , les uns à soulager sesbesoins par leurs inventions utiles , les autres à étendre les fa-cultés de son entendement , par leurs méditations et leurs re-cherches. Encore moins en trouve-t-on qui ayent songé à pré-senter le tableau des progrès de ces inventions , ou à suivrel’esprit humain dans sa marche et dans son développement. Unpareil tableau seroit-il donc moins intéressant que celui desscènes sanglantes que ne cessent de produire l’ambition et laméchanceté des hommes ?
Ce fut sans doute ce motif qui inspira , vers le commencementde ce siècle , à M. de Montrnort, l’idée d’une Histoire de lagéométrie. La manière dont il s’exprime à ce sujet vient tropbien ici pour l’omettre. « II seroit fort à souhaiter , dit-il dans» une de ses lettres à Bernoulli (1), que quelqu’un voulut prendre» la peine de nous apprendre comment et dans quel ordre les» découvertes mathématiques se sont succédé les unes aux autres,» et à qui nous en avons l’obligation. On a fait l’histoire de laV peinture , de la musique , de la médecine ; une bonne his-» toire de la géométrie seroit un ouvrage beaucoup plus cu-» rieux et plus utile. Quel plaisir n’auroit - on pas à voir la
(i) Analyse des jeux de hasards seconde édition , page 3yy.
Tome I, a