464 B A R
plaidoyer à son étendue & à sa durée.Misérable motif, pour noyer dans un dé-luge de paroles , une cause dont la bonté ,pour être visible & palpable, n’auroitbesoin le plus souvent que d’être expo-sée en peu de mots.
Une autre cause que Pline allégué , &qui revient à la réponse que l’avocat Dû-ment fit à M. de Harlay , c’eit que parmiles juges les uns font frappés de bonnesraisons, les autres des mauvaises, & quetous les moyens trouvant leur place, iln’en faut négliger aucun. Mais cette mé-thode est-elle sûre? est-elle honnête &permise ? L’un & l’autre est au moinsdouteux.
Quand de mauvais moyens trouve-roient quelquefois leur place, il y a peut-être moins d’avantage que de risque à lesemployer. Ils sont faciles à détruire ; &donnant prise à la répliqué, ils laistèntun grand avantage à un adversaire élo-quent. De plus, les mauvaises raisons ontl’inconvénient de noyer les bonnes & deles aíîbibiir en s’y mêlant: un moyen foi-ble ou équivoque , donné pour décisif &pour victorieux , si le juge en sent la íoi-bîeste , lui rend suspect ou le bon - tens ,ou la bonne-foi du sophiste , l’indiipofecontre celui qui l’a cru aster simple pours’y laistèr tromper, fait perdre à ses bon-nes raisons leur autorité naturelle, &tait mal présumer d’une cause où l’on íevolt réduit à de pareils secours. Auífi,pour une fois qu’un adversaire négligentou mal-adroit , aura laissé passer un mo-yen faux sans le détruire, ou qu’un jugetbloui s’y fera laissé prendre, il doit arri-ver mille fois que la fausseté du moyeníbit reconnue , & qu’il nuise à la causepour laquelle il est employé.
Mais quand cette méthode feroit aussiprudente qu’elle l’est peu , la croiroit-onBien légitime ? „ La vérité, qui est natu-rellement généreuse, dit le Maître , ins-pire des sentiments trop nobles pour seservir d’autres moyens que ceux qui fonthonnêtes n ; or, le mensonge ne l’est pas j& un sophisme connu pour tel par celuiqui semploie, est un mensonge artifi-cieux , c’est-à-dire une double fraude.
„ Qu’importe , dira-t-on, si ma cause
BAR
est bonne ; par quels moyens je la faisréussir? Tout est juste pour la justice. Lemensonge même est permis en faveur deJa vérité. Est-ce la faute de l’avocat s’il apour juges des hommes que la droite rai-son , que la vérité simple ne peut persua-der , & dont l’esprit faux n’est frappé quedes fausses lueurs d’un sophisme ? Mondevoir est de gagner ma cause dès quemoi-même je la crois bonne, & pourvuque j’arrive au but, il est indifférent quej’aie pris le droit chemin, ou le détour o.
C’est-là fans doute ce qu’on peut al-léguer de plus favorable aux artifices deP éloquence ; mais dans cette suppositionmême, que de faux moyens sont néces-saires pour persuader des esprits faux ,& qu’il en est de tels parmi les juges ,il y aura toujours de la mauvaise foi àdonner de la valeur à ce qui n’en a point ;& le sophisme n’en est pas moins la fauíïè-monnoie de Peloquence. C’eíl au juge desavoir discerner le vrai , c’est à l’avocatde le dire : il est un faustàire s’il le dé-guise ; un fourbe s’il donne au menson-ge les couleurs de la vérité.
De la doctrine de Pîutarque, qui per-met d’ernployer l’éloquence des passions,& de celle de Pline , qui consent qu’onemploie tous les moyens bons ou mau-vais , on semble s’être fait au barreau ,un système de probabiiisme tout-à-faitcommode pour la mauvaise-foi des plai-deurs. Vous vous êtes chargé-là d’unebien mauvaise cause, disoit un juge à unavocat célébré ! J’en ai tant perdu debonnes , répondit l’avocat, que j'ai pris leparti de les plaider fans choix & tellesqu’elîes se présentent.
Ce n'est donc pas à la bonté réelle &absolue d’une cause , mais à fa bonté ap-parente & relative à l’esprit des juges,qu’on voit si l’on peut s’en charger ; &ceci est bien plus à la honte de la ju-risprudence qu’à la honte du barreau.
Ne seroit-il pas effroyable que l’incer-titude, ou plutôt la contrariété constantedes jugements, fût si bien reconnue, qu’unhabile avocat pût dire avec assurance,telle cause que j’ai perdue à ce tribunal,je vais la gagnera cet autre ? Est—il croya-ble qu’on ait laissé les ioix dans cet état
d’aviliíïèment