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Tome dix-neuvième.
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I! ne faut pas confondre le jugement avecl’accord successif des connoiííances que pro-curent les sens , indépendamment des facul-tés intellectuelles ; car le jugement n’a au-cune part dans ce qui est apperçu & discernéar le seul effet des sensations. Lorsque nousuvons séparément du vin & de Peau, lesimprestìons différentes que ces deux liqueursfont fur notre langue , suffisent pour quenous les distinguions Pune de Pautre. II enest de même des sensations que nous rece-vons par la vue, par Pouie , par P odorat ;le jugement n’y entre pour rien.

Nous ne jugeons pas, lorsque nous apper-cevons que la neige est blanche , parce quela blancheur de la neige fe distingue par lasimple vue de la neige. Les hommes & lesbêtes acquièrent également cette connois-sance par le seul discernement, sans aucuneattention , fans aucun examen, fans aucunerecherche. Le jugement n’a plus lieu dans lescas où l’on est déterminé par sensation à agir,ou à ne pas agir. Si nous sommes, par exem-ple , placés trop près du feu , la chaleur quinous incommode , nous porte , ainsi que lesbêtes, à nous éloigner, fans la moindre dé-libération de l’esprit.

Le jugement est donc une opération defamé raiionnable;c’estun acte de recherche,

Í iar lequel après avoir tâché de s’astùrer dea vérité , elle fe rend à son évidence. Poury parvenir , elle combine, elle compare cequ’elle veut connoître avec précision. Ellepese les motifs qui peuvent la décider à agir,ou à ne pas agir, Elle fixe ses delseins ; ellechoisit les moyens qu’elle doit préférer pour |ies exécuter.

On estime les choses fur lesquelles il s’agitd'établir son jugement, en appréciant leurdegré de perfection ou d’imperfection, Pétâtdes qualités , la valeur des actions , des cau-ses , des effets, l’étendue & P exactitude desrapports. On les compte par les réglés ducalcul; on les mesure en les comparant à desvaleurs , à des quantités , ou à des qualitésconnues & déterminées.

Cependant comme la faculté intellectuelleque nous appelions jugement , a été donnéeà l’homme , non-seulement pour la spécula-tion , mais aussi pour la conduite de fa vie ,il seroit dans un triste état, s’il devoir tou-'joursfe déciderd’après Pévidence, & la cer-

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titude d’une parfaite connoifíance ; cascette évidence étant resserrée dans des bor-nes fort étroites , Phomme fe trouveroitsouvent indéterminé dans la plupart des ac-tions de fa vie. Quiconque ne voudra man-ger qu’après avoir vu démonstrativementqu’un tel mets le nourrira fans lui causerd’incommodité ; & quiconque ne voudraagir, qu’après avoir vu certainement que cequ’il doit entreprendre fera suivi d’un heu-reux succès, n’aura presque autre chose àfaire , qu’à se tenir en repos ou à périr d’i-nanition.

S’il y a des choses exposées à nos yeux;dans une entiere évidence, il y en a un beau-coup plus grand nombre, fur lesquelles nousn’avons qu’une lumière obscure, &sije puisainsi m’exprimer , un crépuscule de proba-bilité. Voilà pourquoi I’usage & Pexcellencedu jugement se bornent ordinairement âpouvoir observer la force ou le poids desprobabilités; ensuite à en faire une juste es-timation ; enfin , après les avoir pour ainsidire toutes sommées exactement, à se dé-terminer pour le côté qui emporte la ba-lance.

Les personnes qui ont le plus d’efprir &le plus de mémoire , n’ont pas toujours lejugement le plus solide & le plus profond :j’entends par esprit, Part de joindre promp-tement les idées, de les varier , d’en faire| des tableaux qui divertissent & frappent{'imagination. L’efprit, en ce sens , est sa-tisfait de l’agrément de la peinture , fanss’embarraster des réglés féveres du raison-nement. Le jugement au contraire, travailleà approfondir les choses , à distinguer soi-gneusement une idée d’avec une autre , &;à éviter qu’une infinité ne lui donne lachange.

II est vrai que souvent le jugement n’é-mane pas de si bons principes ; les hommesincapables du degré d’attention qui est re-quis dans une longue fuite de gradations ,ou de différer quelque temps à se détermi-ner , jettent les yeux defiùs à vue de pays 9& supposent, après un léger coup d’ocil, queles choses conviennent ou disconviennententre elles.

Ce seroit la matière d’un grand ouvrage,que d’examiner combien {'imperfection dansla faculté de distinguer les idées 3 dépend»