MOSQUÉE D’EIUX TOULOUN AU KAIRE.
La ville fondée par Amrou, Fosthat, s’était à peine agrandie sous les gouvernements éphémères des nom-breux successeurs de ce conquérant de l’Égypte , lorsqu’en 870 (hégire 257), Ahmed ben Touloun, chargé parle khalife de Bagdad de l’administration générale de ce pays, se rendit à peu près indépendant, et établit ludynastie des Toulounides , dont la puissance avait déjà cessé d’exister vingt-deux ans après sa mort.
A l’orient de Fosthat, un plateau élevé s’étendait jusqu’au pied de la montagne de Mokattam ; il parutà Ebn Touloun favorable à l’établissement d’une enceinte fortifiée , et bientôt, autour du palais qu’il fit cons-truire en ce lieu, s’élevèrent d’autres palais, que dominait déjà, dès l’année 876 (hégire 263), la grandemos-quée qui prit le nom du fondateur de la nouvelle ville.
Les historiens arabes, et Makrizi en particulier, racontent ainsi l’origine du monument élevé par Ebn Tou-roun, sur le mont Yeckar, qui passait pour sacré, d’après une tradition généralement répandue : « Ahmed vou-« lut que sa mosquée fût immense, et que trois cents colonnes soutinssent les portiques de l’enceinte; mais,« sur la représentation qui lui fut faite, qu’un aussi grand nombre de colonnes ne pourrait jamais se trouver« dans toute l’Égypte , à moins qu’on ne les enlevât aux anciens monuments et aux églises des chrétiens, ce qu’il« ne permit pas, son architecte s’engagea à construire une mosquée aussi belle qu’Ahmed pouvait la désirer,« et sans aucune colonne, si ce n’est les deux colonnes de la Kiblàh .
« Ahmed voulut aussi que pour la construction de l’édifice on n’employât que la chaux et la brique, sans« aucuns matériaux combustibles; car je veux, dit-il, que si Fosthat périt un jour par l’eau ou par le feu,« ma mosquée puisse résister à ces causes de destruction. »
Les mêmes auteurs rapportent, sur l’origine du minaret de la mosquée , une tradition tout empreinte aussidu caractère oriental : une feuille de papier roulée en spirale par Ahmed, aurait déterminé la forme que l’ar-chitecte devait donner au minaret.
La Djâma, ou, comme on l’appelle dans le dialecte du pays, la Gâma ben Touloun, l’un des plus anciens,et encore aujourd’hui l’un des plus nobles monuments du Kaire, occupe une surface carrée d’environ 90mètres de côté ( Voy. planche de détails, fig. 1); comme la plupart des mosquées, c’est un cloître environnéde portiques à arcades, disposés sur deux rangs sur les trois côtés de l’Est, du Nord et de l’Ouest, et terminéau Sud, côté du sanctuaire et partie principale de l’édifice, par cinq de ces portiques ou nefs A, plus spécialementdestinés aux cérémonies religieuses du culte musulman. Bâtie d’un seul jet, comme le remarque M. Coste ,l’habile architecte qui l’a récemment décrite et mesurée, réparée par le khalife el Melek el Mansour, l’an 696de l’hégire, elle a cela de particulier que sa cour est défendue par une double enceinte, et que son minaret Bs’élève, non point aux angles de l’édifice, mais au centre même du côté du Nord, et presque en face du Mihrab ;il est d’abord carré à la base, puis circulaire, et présente à l’extérieur un escalier qui monte jusqu’au sommet.Mais ce qui frappe avant tout en examinant cette mosquée, ce sont les arcades ogives de ses portiques,qui ne sont plus soutenues, comme dans tant d’autres monuments de cette époque, par des colonnes, la plu-part du temps, antiques mais par d’énormes piliers en maçonnerie, ayant la forme d’un carré allongé, etflanqués de colonnettes engagées, sur lesquelles repose directement l’archivolte (Voy. la planche représen-tant! la vue intérieure). La forme elle-même de l’archivolte n’est pas moins importante ni moins digne d’at-tention ; c'est le premier exemple authentique de l’apparition de l’ogive, dans son développement presque com-plet ; car, dans le surélèvement des arcades, on croit retrouver encore quelque réminiscence de l’arc à pleincintre surhaussé des Byzantins , et de l’arc en fer à cheval. (Voy. C, planche de détails, fig. 4.)
Pour la première fois, l’architecte arabe ne fait aucun emprunt direct aux ruines des constructions anti-ques ; son système de piliers remplace les colonnes ; les chapiteaux des colonnettes 1) (planche de détails, fig. 5),les ornements des frises E (fig. 4), des parois et des plafonds des arcs F (fig. 5), se reproduisent partout d’unemanière uniforme, et si l’on reconnaît encore, dans toute cette décoration, l’influence des traditions de l’artantique dégénéré, il faut lui accorder cependant, cette originalité incontestable, qui fait du monument entier,le type le plus complet de l’architecture arabe ogivale de la première époque.
L’arc à plein cintre outrepassé, ou en fer à cheval, reparaît toutefois encore, comme dans l’ouverture entrele minaret et la mosquée (Voy.la planche parallèle des Minarets, et G, planche de détails, fig. 2), dans plusieursfenêtres simples et géminées des étages inférieurs du minaret H ; mais ce ne sont là que de rares exceptions,cette forme d’arc semble appartenir plus spécialement au style Arabe d’Espagne .