CLOTURE DU CHOEUR DE NOTRE-DAME DE PARIS O,
Au commencement du XVII e siècle, avant les prétendus embellissements qu’elle a subis, Notre-Dame de Parisdevait constituer un musée d’un immense intérêt. Sa décoration primitive était à peu près intacte alors. Demagnifiques verrières garnissaient ses fenêtres ; son pavement était semé de curieuses pierres tombales ; sontrésor regorgeait d’objets plus précieux encore par leur antiquité que par les riches matières dont ils étaientformés. Aujourd’hui, tout cela est disparu ; car la tourmente révolutionnaire d’une part, et de l’autre le van-dalisme classique, infiniment plus destructeur et infiniment moins excusable, ont passé sur le malheureux édi-fice. L’un a fondu les calices et les châsses, et brisé çà et là quelques tètes de saints ; l’autre a fait disparaîtrele monument sous d’innombrables couches d’un jaune immonde, anéanti ses vitraux, débité ses pierres tom-bales, mutilé son portail, défiguré ses bas côtés, et, ce qui n’est pas le moindre de ses crimes, jeté bas, poury substituer une détestable décoration, rien moins que la moitié de la magnifique clôture (**) historiée quien entourait le chœur. C’est, en effet, sans autre nécessité, que, vers 1699, les chanoines ont accompli ceiacte de brutalité. Dans leur aveuglement vraiment inconcevable, ils n’ont pas même respecté la statue age-nouillée du naïf imaginier dont nous avons essayé de reproduire l’œuvre. Cette statue, qui faisait partie de laclôture, était située en face de la porte Rouge; on lisait au-dessous, écrite en caractères gothiques, cette ins-cription heureusement parvenue jusqu’à nous :
(Ccst motstre 3tljttn Rasy qui fu»t massait (***) tu Rostre lame be paris par lespare be .01)3 ans et commettra ce s nomicUesIjistatres, et inaistre Serait le Boutciller soit nepoett les a parfaietes lait JÎMMMjO.
On sait donc d’une manière positive la date de l’achèvement de la clôture du chœur de Notre-Dame , et lenom des artistes qui l’ont exécutée. C’est là une circonstance rare et fort heureuse ; mais ce n’est pas la seule
(*) Quoique, par sa position et les événements importants qui s’y sont passés, Notre-Dame de Paris soit un des monumentsles plus célèbres de la France , c’est moins comme édifice historique qu’elle mérite d’attirer l’attention, que comme oeuvre d’unehaute valeur sous le rapport de l’art et de l’archéologie. Nous espérons donc que nos lecteurs trouveront ici avec quelque plaisirles dates véritables de l’érection des différentes parties de la sublime basilique. Nous les extrayons d’un travail spécial que nousavons entrepris à ce sujet, et dans lequel nous donnons les preuves de chacune de nos assertions, telles qu’elles résultent pour nousd’une étude minutieuse du monument, et d’un examen sérieux des textes originaux, authentiques ou apocryphes. Le manqued’espace ne nous permet pas d'administrer ici ces preuves. Qu’on ne s’étonne donc point de nous voir en opposition sur quelquespoints avec tous les auteurs qui ont écrit sur Notre-Dame , sans que nous en articulions les motifs.
Il n’est absolument rien dans le monument actuel qui soit antérieur à l’évêque Maurice de Sully , lequel, vers 1163, en fit poser lapremière pierre par le pape Alexandre III . En 1177, le chœur et ses bas côtés étaient achevés, à l’exception de la voûte ou couvertureprincipale ( majori tectorio). En 1183, le grand autel fut consacré ; trois ans plus tard, on y célébrait habituellement le service divin.
En 1195, Maurice mourut en léguant cent livres pour couvrir de plomb l’édifice. Il est pour nous certain que ce prélat neconstruisit pas seulement le chœur, mais qu’il fit encore jeter les fondements de tout le monument; nous croyons que les basesdes piliers de la nef, et les sculptures dans le style roman, qu’on retrouve à la porte Sainte-Anne, doivent lui être attribuées.
La nef et ses bas côtés doivent dater de la première moitié du XIII e siècle; ils devaient être fort avancés à 1 avènement autrône de saint Louis (1226). La façade occidentale était sans doute terminée alors, mais jusqu aux tours seulement; celles-ci,ainsi que la jolie galerie qui les relie, datent du second et plutôt encore du troisième quart du XIII siècle.
Le portail méridional.^ été commencé en 1257, comme l’établit lïnscription qu’on y lit encore. Il y eut alors une grandereprise de travaux, qui paraissent avoir langui pendant un certain temps auparavant; c est lors de cette reprise que furent élevés,simultanément avec le portail du sud, le portail du nord, les chapelles latérales de la nef et les quatre premières travées, au nordet au midi, des chapelles qui entourent le chœur. Le portail du nord n a donc point été bâti sous Philippe le Bel (*), commeon l’a universellement avancé, et la porte Rouge n’est donc point du commencement du XV siècle, comme on 1 a non moinsgénéralement admis, contrairement à toute possibilité archéologique.
Les chapelles qui entourent le chœur, à l’exception de celles que nous venons d indiquer, datent du commencement duXIV e siècle : elles ont été fondées en 1311 et 1324.
Ainsi la construction de la cathédrale présente quatre grandes phases, correspondant, à peu de chose près, 1° au dernier tiersdu XII e siècle, au premier quart du XIII e , 3° au troisième quart de ce même siècle, 4 au premier tiers du XIV e . Elle a eonsé-quemment duré environ 170 ans.
(**) Voyez, sur les clôtures de chœur en général, quelques renseignements dans notre notice sur le jubé de Thoyes.
(***) L’expression de viasson était synonyme de celle d’ architecte au moyen âge. Les architectes d alors étaient aussi sculpteurs;mais cette dernière profession se désignait particulièrement par le nom 6’ymagier ou ymaginier.
(*) Les savants architectes qui dirigent la restauration de la cathédrale avaient d’abord cru que ce portail et la Porte Rouge étaient du com-mencement du XIV e siècle ; mais l’étude du monument a modifié leur opinion, et ils partagent actuellement la nôtre. L un d eux, auquel nous avionssoumis quelques réflexions à ce sujet, a bien voulu nous l’écrire. Nous sommes heureux d’avoir vu notre jugement corroboré par celui d’archéo-logues aussi éminemment distingués que MM. Viollet Leduc et Lassos. L’âge réel du portail septentrional et celui de la porte Rouge sont désormais,nous osons le dire, des faits acquis à la science. Nous répétons que nous en donnerons la preuve ailleurs.