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L’ART ET LES ÉCOLES
Reproduire par le crayon l’aspect extérieur des choses, les ma-nifestations visibles de la pensée, ou des passions humaines, con-stitue ce qu’on appelle proprement le dessin, premier degré etforme originelle de l’art, qui, en s’élevant et se perfectionnant, aproduit la peinture, la sculpture, l’architecture, et qui, en s’al-liant à l’industrie, donne un caractère d’élégance aux divers ob-jets servant à nos besoins, ou à la décoration de nos demeures.Si l’on considère le dessin en lui-même, c’est une des plus at-trayantes occupations, un des plus agréables délassements quel’homme puisse se donner; si l’on en calcule les applications nom-breuses et variées, c’est un travail des plus productifs ; si l’onpense enfin que l’outillage en est aussi simple que portatif : dupapier et des crayons, on voit que, pour le plaisir ou pour l’utilité,la pratique matérielle n’en impose ni grands frais ni gros embar-ras. Aussi semble-t-il que la nature ait donné à l’homme le goûtinné du dessin, à en juger, du moins, parles grossiers et informesessais que tout enfant s’empresse de tracer sur les pages de sescahiers, sur les marges de son livre, et, au besoin, sur les murailles.
En France , l’enseignement du dessin a reçu une large exten-sion, aussi bien dans les écoles libres que dans les écoles publiques,pour les adultes non moins que pour les enfants. On le trouve,pour la partie élémentaire (dessin linéaire), dans le programmede l’instruction primaire ; on le voit encore plus développé (orne-ment et imitation) dans le programme de l’instruction secondaire.On ne le rencontre plus, il est vrai, dans le programme de l’ins-truction supérieure; mais il est professé, dans ses caractères lesplus élevés, à l'École des beaux-arts. Ajoutons qu’en dehors detous les degrés d’instruction, de nombreux cours, gratuits ou àpeu près, sont établis par des villes, par des associations, par desimples citoyens.
D'après un tel luxe de moyens, on devrait croire que l’ensei-gnement du dessin est très-florissant, et produit d’excellents etnombreux élèves dans notre patrie, qui se pique, non peut-êtresans raison, d’étre douée de bon goût. Cependant, c'est le con-traire qui est la vérité. Cette triste vérité est constatée par tousles documents officiels.
Ce que donne le plus haut enseignement, celui de l’Ecole desbeaux-arts, il n’est pas besoin de rapports officiels pour le dire :le public le voit chaque année à l’exposition des concours pourles grands prix de Rome . Les juges officiels le disent à leur ma-nière, quand ils déclarent n’y avoir pas lieu à décerner de pre-mier prix.
Il existe à Paris , c’est-à-dirc à côté do nos plus riches musées,de nos plus splendides collections, une école de dessin entretenuepar l’Etat, et destinée à former de jeunes ouvriers pour toutes in-dustries qui demandent le secours de l’art. Voici ce qu’en disait,il y a quelques mois, l’inspecteur général des beaux-arts, dans lesein même de l’école dont il présidait la distribution des prix :
« L’école n’a pas grandi. Quelques professeurs me diront que,plus que jamais, ils sont trahis par leurs meilleurs élèves, qui,par une noble ambition, souvent aveugle, vont augmenter encoreles légions de l’Ecole des beaux-arts, au lieu de rester fidèles,non-seulement à leur école, mais je pourrais dire à leur avenir.Pourquoi quitter cette école pour l’autre ? L’art industriel a ses
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parchemins et son livre héraldique comme son frère aîné : c’estun cadet de famille qui s’est vengé du droit d’aînesse par toutesles vertus du travail obstiné. En épousant l’industrie, il ne s’estpas plus mésallié que le grand seigneur qui épouse une noble filletout épanouie de beauté robuste.
« Presque en tous les temps, l’art égyptien, l’art grec, l'artchrétien ont prouvé que là où il y a eu un artiste ouvrier, iPy aeu un ouvrier artiste ; nous les confondons tous les deux, l’artisteet l’ouvrier, dans la même reconnaissance, celui qui a peint lafresque et celui qui a décoré l’amphore... L’art industriel a seséclipses. La Révolution et la guerre l’ont banni tout un demi-siècle; aujourd’hui qu’il nous revient tout épanoui comme sousla Renaissance, l'ouvrier, quel qu’il soit, tailleur de pierre, dé-corateur, jardinier, serrurier, doit avoir traversé une école dedessin. Celui-là qui n’a pas l’amour de la ligne n’est pas digne dunom d’ouvrier, c’est un manœuvre. »
Nous ne pouvons changer le langage qui se parle dans lessphères supérieures de l’administration des beaux-arts ; mais dansl’étrange morceau qu’on vient de lire, à travers les hérésies dog-matiques, les ignorances de‘toute sorte et les niaiseries de style,le lecteur comprend bien que le haut fonctionnaire n’est pas con-tent de l’école, et se plaint de la voir déserter par les élèves.Peut-être aussi ne sera-t-on pas étonné que les disciples ne sententpas mieux l’art, quand les autorités en parlent de cette'façon.
Dans les lycées, une commission nommée par le ministre del’instruction publique reconnaît que l’enseignement artistique est« très-faible.»
La même commission s’exprime ainsi à l’égard des écoles po-pulaires :
« Quand il s’agit d’ornementation (le barbarisme est dans letexte officiel), les modèles et l’enseignement sont également dé-fectueux; et tout ce qui touche à la figure, au dessin d’imitation,est plus triste encore. Si l’on excepte les écoles de Paris, de Poi-tiers, de Nancy, de Mulhouse, de Metz, de Grenoble, d’Orléans ,de Saint-Quentin , deRocliefort, les écoles normales de Tulle, deClermont, de Cluny, les écoles laïques de Beauvais, d’Epinal , dePéronne , de la Chapelle-sur-Loire, les écoles congréganistes deMézières, de Sedan, de Bayeux, de Rive-de-Gier et de Reims , lesspécimens, les travaux scolaires montrent combien une réformeprompte serait utile. Hors de Paris , en matière de dessin, iln’existe plus, sauf de très-rares exceptions, de supériorité declasses d’adultes ni de cours populaires. Le niveau est presquepartout également mauvais; et c’est grand dommage, car nousavons souvent rencontré, chez les élèves, la meilleure' volonté debien faire, des aptitudes réelles, avec une quantité de travailénorme, presque partout, les modèles de figures et d’ornementssont aussi funestes que possible, et seront une cause de perpétuitédans le mauvais goût et l’ignorance. »
Les rapporteurs ajoutent que beaucoup de professeurs de des-sin ne connaissent ni les principes ni la manière d’enseigner, etque leur propre goût est faussé.
En regard de ces constatations, que nos lecteurs relisent le ta-bleau qu’un écrivain des plus compétents, M. Ferdinand de Las-teyrie, traçait ici-même, des efforts tentés par l’Angleterre pourrépandre chez elle l’étude des beaux-arts; qu’ils se rappellent lafondation du musée de South-Kensington par V art departement, etsurtout l’institution de ces musées de circulation, portant les plusbeaux et les plus purs modèles jusque dans les villages les pluséloignés des grandes villes, qui, seules, possèdent des chefs-