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Dans cette partie de sa tâche, l’archéologue rencontre, il estvrai,de nombreuses difficultés. Les monuments, auxquels les peuplesimpriment fortement leur caractère, ont en général pour destina-tion de transmettre aux âges futurs leurs dogmes, qu’ils croientéternels; de perpétuer la mémoire de leurs hauts faits, et de don-ner la mesure de leur force et de leur grandeur ; aussi sont-ils éle-vés de manière à résister pendant des siècles aux ravages du tempset des hommes. Il n’en est point de même'des habitations privées,presque toujours construites pour servir seulement à quelquesgénérations, et qui, subissant les influences les plus diverses,puisqu’elles doivent répondre aux besoins de luxe et de bien-être,au fur et à mesure du développement d’une civilisation, se trans-forment complètement d’une période à l’autre. Tandis que les mo-numents appelés à représenter les traditions nationales restent'longtemps, principalement dans leurs dispositions générales,pour ainsi dire étrangers aux variations qu’imposent aux con-structions privées l’extension des relations sociales et le raffine-ment des mœurs.
Loin de nous la prétention, en commençant cette série d’ar-ticles, de croire qu’elle contribuera à combler la lacune que nousvenons de signaler. Il faudrait pour cela entreprendre une œuvrede longue haleine bien au-dessus de nos forces; elle nécessiteraitun immense savoir, une érudition exceptionnelle, et la vie d’unbénédictin y suffirait à peine. Cette partie de l’archéologie seratôt ou tard élucidée, nous n’en doutons pas, par de plus auto-risés, et la critique historique en tirera sûrement un immenseprofit.
Quant à nous, notre projet consiste à passer rapidement enrevue les documents recueillis jusqu’à présent sur cette matière,afin d’en faire ressortir les conséquences et les éléments, dontl'application pourrait tirer la décoration moderne de la voie ba-nale où elle est engagée.
Nous n’accorderons dans cette esquisse qu’une part très-secon-daire à la distribution et à la construction des habitations; nousn’y toucherons qu’autant que certaines indications deviendrontnécessaires à l’intelligence de notre sujet. Nous nous borneronsà exposer et à analyser les ressources et les moyens auxquels ladécoration de chaque période historique eut recours pour ornerl’habitation, lui donner sa véritable physionomie, c’est-à-direcomme un reflet de ses habitants, et conserver le caractère propreà chaque partie du logis.
Nous serons ainsi amenés à formuler quelques principes élé-mentaires de l’art décoratif, trop souvent mis de côté par tousceux qui concourent à l'embellissement de nos demeures, et nousessayerons de prouver à nos lecteurs que la pratique constantede ces principes, jointe à l’observation scrupuleuse des habitudesdomestiques, des exigences du climat, des idées et des goûts deleurs contemporains, procura aux décorateurs de ces différentesépoques l’originalité, si tranchée, qui nous émeut devant leursœuvres et nous transporte, presque malgré nous, parmi leshommes et les événements de leurs temps. En examinant et encomparant les interprétations variées de cet art si intéressant,nous serons peut-être conduits à trouver les principes que nouspourrions mettre en pratique, pour échapper à la monotonie et àl’absence complète de méthode qui président à l’ornement de nosintérieurs et nous délivrer des platitudes auxquelles nous con-damnent, depuis si longtemps, l’ignorance et le mauvais goût.
Les civilisations anciennes et les siècles qui nous ont précédés,étant éminemment favorables au développement de l’individua-
lisme, il était donc tout naturel que la demeure du particulierportât au plus haut degré l’empreinte de sa condition, de sesgoûts et de ses penchants personnels. La société reposant alorssur des divisions parfaitement caractérisées, se partageant enclassifications très-distinctes, les habitations comme les indi-vidus pouvaient se réduire à un petit nombre de types répondantaux divers ordres de l’organisation sociale. Pour n’en citer quequelques-uns : tels étaient le palais ou le château du grand sei-gneur, l’hôtel ou le manoir du noble, la maison du riche bour-geois, celle de l’artisan, enfin la masure du paysan. Ces types,plus ou moins nombreux, résumaient les habitudes et les idéesde chaque classe et présentaient, en outre, toutes les variantesauxquelles pouvaient les soumettre le caractère ou le sentimentpersonnel de leur propriétaire. De là une variété inépuisable" denuances dans une unité commune. Ajoutons que chaque pays,chaque province d’un même État possédant ses artistes, ses cor-porations et ses écoles d’art, ne mettant en œuvre que les maté-riaux de son propre sol, apportait dans ses constructions et dansleur ornementation sa part d’originalité native et de traditionslocales.
Il n’en saurait être de môme de notre temps, où l’individu tendde plus en plus à s’effacer et à se perdre dans l’Etat. Les tradi-tions provinciales n’existent plus, et d’une extrémité de laFrance à l’autre, on se meuble et on se loge avec les produitsde l’industrie parisienne ou de quelques grands centres defabrication, ses tributaires et ses imitateurs. Le mobilier et la dé-coration des intérieurs, aux différents degrés de l’échelle sociale,se composent des mômes éléments; leur qualité, leur richesse,leur valeur seules, accusent la position de fortune des maîtres dulogis. Quelques rares privilégiés peuvent encore disposer et ornerleur habitation suivant leur fantaisie personnelle, la plupart doi-vent recourir à l’industrie et n’ont que la ressource de choisirparmi ses produits ceux qu’ils trouvent le plus à leur convenance.Un grand nombre, dans les villes, sont contraints de s’installerdans des logements dont la décoration banale a été exécutéed’après les caprices de l’architecte, du propriétaire ou du précé-dent locataire : artiste ou savant aujourd’hui, demain employé oucommerçant retiré des affaires.
Cependant, il n’y a point là matière à regretter le passé ; car,si l’industrie ne peut arriver à la perfection intelligente et aucharme de l’originalité, puisqu’elle multiplie à l’infini ses compo-sitions par des moyens mécaniques, en revanche elle peut devenirun puissant auxiliaire pour propager les notions du beau, les met-tre à la portée de tous et n’en plus faire le privilège d’un petitnombre d’élus. Mais elle ne pourra prétendre à remplir cettenoble mission que lorsqu’elle attachera la plus sérieuse impor-tance et le plus grand discernement à la composition et au choixde ses modèles, et lorsqu’elle aura contracté avec l’art une al-liance étroite, en provoquant par son initiative la création-d’unenseignement artistique satisfaisant, et en contribuant à vulgari-ser les connaissances indispensables à tous ceux qui lui prêtentson concours.