PRÉFACE. IU
que les poëtes et les prosateurs innovent. Ceux qui, pour me servir du langage anti-que, sont aimés des cieux, jettent, dans le monde de la pensée et de l’art, descombinaisons qui ont leur fleur à leur tour, et qui demeurent comme les digneséchantillons d’une époque et de sa manière de sentir et de dire.
Le contre-poids de cette tendance est dans l’archaïsme. L’un est aussi nécessaireà une langue que l’autre. D’abord on remarquera que, dans la réalité, l’archaïsme aune domination aussi étendue que profonde, dont rien ne peut dégager une langue.On a beau se renfermer aussi étroitement qu’on voudra dans le présent, il n’enest pas moins certain que la masse des mots et des formes provient du passé, estperpétuée par la tradition et fait partie du domaine de l’histoire. Ce que chaquesiècle produit en fait de néologisme est peu de chose à côté de ce trésor héréditaire.Le fonds du langage que nous parlons présentement appartient aux âges les plusreculés de notre existence nationale. Quand une langue, et c’est le cas de la languefrançaise , a été écrite depuis au moins sept cents ans, son passé ne peut pas nepas peser d’un grand poids sur son présent, qui en comparaison est si court. Cetteinfluence réelle et considérable ne doit pas rester purement instinctive, et, parconséquent, capricieuse et fortuite. En examinant de près les changements quise sont opérés depuis le dix-septième siècle et, pour ainsi dire, sous nos yeux, onremarque qu’il s’en faut qu’ils aient été toujours judicieux et heureux. On a con-damné des formes, rejeté des mots, élagué au hasard sans aucun souci de l’ar-chaïsme, dont la connaissance et le respect auraient pourtant épargné des erreurset prévenu des dommages. L’archaïsme, sainement interprété, est une sanctionet une garantie.
L’usage contemporain est le premier et principal objet d’un dictionnaire. C’esten effet pour apprendre comment aujourd’hui l’on parle et l’on écrit, qu’un dic-tionnaire est consulté par chacun. Il importe de constater cet usage aussi com-plètement qu’il est possible; mais cette constatation est œuvre délicate et difficile.Pour peu qu’à ce point de vue on considère les formes et les habitudes pré-sentes , on aperçoit promptement bien des locutions qui se disent et ne s’écriventpas; bien des locutions qui s’écrivent, mais qui sont ou dépourvues d’autorité oufautives. C’est là le fond où le néologisme commence; c’est là qu’apparaît le mou-vement intestin qui travaille une langue et fait que la fixité n’en est jamais défi-nitive. Mais, au milieu de ce mouvement instinctif et spontané hors des limitesanciennes, il est à propos que la critique essaye un triage, distinguant ce qui estbon, et prévoyant ce qui doit surnager et durer.
Ainsi toute langue vivante, et surtout toute langue appartenant à un grandpeuple et à un grand développement de civilisation , présente trois termes : unusage contemporain qui est le propre de chaque période successive ; un archaïsmequi a été lui-même autrefois usage contemporain, et qui contient l’explication et