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Tome premier. A - C.
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XLV
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COMPLEMENT DE LA PREFACE.

XLV

11 est des mots dont la prononciation usuelle réduit lenombre des syllabes, par exemple supprimant les e muets,disant ion monosyllabe au lieu de i-on dans nation , etc.;mais la versification leur rend toute leur ampleur; aucunesyllabe nest mangée, aucune nest contractée en une autre.Cela, nous le tenons de la versification ancienne, qui estmême plus rigoureuse et plus conséquente. Ainsi, au fémi-nin, aimée, amie, et toutes les finales de ce genre, ne peuvententrer maintenant dans le vers quà la condition dêtre sui-vies dune voyelle qui permette lélision de Ve muet, aulieu que jadis elles y étaient admises, non-seulement commenous faisons; avant une voyelle, mais aussi avant une con-sonne , et alors aimée comptait pour trois syllabes ; aimées,au pluriel, ne peut se mettre quà une fin de vers, autrefoisil pouvait occuper toute place. Lesmots plaie, joie, roue, etc.sont traités par nous comme les finales en ée, cest-à-direquils ne trouvent emploi que devant une voyelle; jadis ilsétaient traités comme les autres mots terminés en e muet, semettaient devant les consonnes, et leur e muet était compté.Il est probable que les mots tels que plaie, \joie, etc. se pro-nonçaient pla-je, jo-ye, ou dune manière approchante.

Ainsi le vers fondamental des populations novo-latines aété trouvé au déclin de lancienne versification, sans quonsache à qui rapporter lhonneur de linvention ; et, si lèredes mythologies navait pas été irrévocablement passée,limagination populaire aurait attribué à quelque Orphée desàçres intermédiaires lœuvre de mélodie et de chant. Une

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fois trouvé', soit par quelque chantre heureusement inspiré,soit spontanément 1 et par loreille commune habituée auxchants saphiques, ce vers est devenu le vers de tout lOc-cident latin, en italien , en espagnol , en langue doïl, en lan-gue doc. Une telle universalité en confirme et en consacrele caractère.

On remarquera la contradiction implicite qui entachait lejugement du dix-septième siècle sur notre ancienne versifica-tion ;ce siècle admirait lItalie , dont il se reconnaissait lélève,comme de lEspagne , à certains égards. Traiter dart confuset grossier lart de versifier de ces pays, qui alors versaientleûr influence sur la France , aurait paru un sacrilège auxhommes de cet .âge; et pourtant, cet art de versifier italien ou espagnol nest pas autre que celui de nos vieux roman-ciers ; tout, à lorigine, est commun en ce genre entre lesnations romanes. Admirer lun comme un chef-dœuvre etflétrir lautre comme quelque chose de barbare est une fla-grante contradiction ; cen est aussi une de se plaire à notreversification présente et de répudier celle de nos aïeux, quandon voit, comme je viens de lexpliquer, que la leur et la nôtresont fondamentalement les mêmes. Les remarques succinctespar lesquelles je lai montré suffiront en même temps pourque le lecteur curieux de ces choses scande couramment etsans peine le vers de la langue doïl.

IV. DIALECTES ET PATOIS.

On sera peut-être étonné de voir mettre sous une mêmerubrique deux mots que la pensée nassocie pas dordinaire,ou du moins dentendre parler de dialectes lon na ja-mais entendu parler que de patois. Le fait est quil y a eu

de vrais dialectes chez nous ; que nos dialectes et nos patoisont une communauté fondamentale, et quils ne diffèrentque par lépoque et la culture.

Ceci se rattache à une condition historique de lancienneFrance , de la France féodale. Il y a des dialectes tant queles grands fiefs subsistent ; il y a des patois quand lunitémonarchique absorbe ces centres locaux. Au début dumoyen âge, le pouvoir périssant entre les mains des Carlo-vingiens et la suzeraineté prenant la place de la souveraineté,on trouve que les provinces se constituèrent sous des chefshéréditaires qui leur étaient propres, l'Ile-de-France , la Nor­ mandie , la Bourgogne , la Champagne , le Vermandois et lereste. Lorsque la royauté eut changé de mains, le roi deFrance avait pour vassaux tous ces chefs, qui lui devaient foiet hommage , mais rien de plus; et, pour ses possessions di-rectes, il nétait quun seigneur.

Ainsi, de grandes provinces étaient constituées en pleineindépendance, sauf le lien féodal. Or, dans la formation dela langue, lorsque le latin devint du français , voici ce quiétait arrivé : à cette formation, rien autre navait présidéque la parole et linstinct populaires, puisque tous leslettrés, laïques et ecclésiastiques, écrivaient exclusivement enlatin et ne considéraient lidiome naissant que comme unensemble de corruption et de fautes vulgaires et rustiquesquil fallait éviter. Ce latin, ainsi soumis à lopération qui lechangeait, était, il est vrai, un et identique sur toute la facede la Gaule septentrionale ; mais il nétait pas, en allant de laLoire vers louest et le nord, en contact avec des popu-lations qui fussent identiques. Chacune de ces populationsmettait son cachet particulier à laltération qui, communeà tout l'Occident latin, créait le type nouveau des mots.De la sorte, quand définitivement le latin fut éteint, quandles lettrés eux-mêmes nen usèrent plus que comme dunelangue morte , quand le français fut devenu le parler de toutle monde, il se trouva que ce parler différait, dune façonnon pas profonde mais pourtaut caractéristique, de provinceà proviuce. Ces différences sont les dialectes.

Pourquoi des dialectes et non pas des patois? Cest qua-lors lunité de langage et de littérature nexistait pas. Chacunde ces parlers provinciaux avait autant de droit quun autreà soutenir son indépendance; aucun ne primait. En fait delangue, les duchés, les comtés se valaient et valaient mêmele domaine royal. On en a la preuve dans cette littératurefrançaise du moyeu âge, si considérable et dont une bonnepartie est encore manuscrite dans les bibliothèques., lestextes et les manuscrits ne laissent aucun doute sur leur pro-venance. Pour peu quon soit familiarisé avec ces monuments,ou reconnaît à première vue le dialecte picard, le dialectenormand, le dialecte bourguignon, celui de lUe-de-France,celui de la Lorraine . Il en est de même des documents offi-ciels ; ils sont tous écrits dans la langue du district auquel ilsappartiennent. Comme chacun a sa langue, chacun a salittérature, et il arrive très-souvent que telle compositionécrite en normand est remaniée en picard par le scribe picardqui la transcrit, et vice versa. A cette haute époque, ce sontles littératures de la Normandie , de la Picardie et de lUe-de-France qui ont la primauté par le nombre et la qualitédes œuvres.