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Tome troisieme. K - P.
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N A V

A R R E.

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Sc je n’oublierai pas l’attentat de l’Amiral de Bonnivet (O). II seroit sort inutile d’avertir icimon Lecteur que Y Histoire de Marguerite de Valois Reine de Navarre sœur de François /, impriméeà Amsterdam (r), en deux volumes in 12 l’an 1696, est une brodure de fictions, & de chimèresromanesques, depuis le commencement jusqu'à la fin, fur un petit fond de faits historiques. IIeût bien mieux valu que la personne, qui a voulu abuser de son loisir pour forger de telles fables,l’eût emploie à donner la vraie 8c entiere Histoire de cette illustre Princesse. Une telle Histoireseroit plus d’honneur à cette Reine, que la qualité d’Héroïne de Roman amoureuse d’un Prince(£), dont elle ne savoit .pas si elle seroit l’épouse, 6c avec qui elle ne sut jamais mariée. II y ainfiniment moins d’Héroïsme dans une passion semblable inventée par l’Ecrivain (/), que dans lagénérosité avec laquelle notre Marguerite de Valois protégea effectivement plusieurs personnesde mérite persécutées pour cause de Religion (P).

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(/) Notez, que selon le train ordinaire des viciions humaines F Honnêteté eft compatible avec l y amour d* une fille pour un homme qu 9 .ne fait fi elle pourra jamais épouser. Mais selon C idée de la perfection, un tel amour eft contraire à l y Honnêteté, Il ne cdonc point se trouver dans me fille faite k plaisir afin dc servir de modele de perfection. C eft k quoi les Faiseurs de %omansauraient fe conformer •> car ils fe font donné pour réglé que V Amour soit Pâme de leurs Ouvrages.

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que chose de l’Hiftoire de l’Heptaméron, 8c réfutent in-vinciblement tous ceux qui croient que la Reine de Na-varre n'a pas composé ces Nouvelles. Auroit-on osé par-ler à la Princesse sa fille comme on lui parle dans l’EpitreDédicatoire , fi ce Livre étoit suposé, ou si l’on se fûtdonné la licence d’y ajouter des pensées ou des expressionstrop libres 8c chatouilleuses ì Monsr. de Thou ne doutoitpoint que la Reine Marguerite n’eût composé cet Ouvra-ge : il ne le trouve point digne de la gravité , & de laderniere conduite de cette Heroïne; mais il l’en excusesur le tems & fur le jeune âge où elle le composa. Ejusnomine & fabellarum volumen imìtatìone Joa. Bocatii edi-tum circumfertur , fi tempora & juvenilem atatem, in quaficriptum est , refipicias , non frorsus damnandum, certe gra-vitait tanta heroìn/i, cy extrema vìta~minus dignum (79).Le Sieur Sorel nie que cette Princesse soit l’Auteur del’Heptaméron, Je raporte ses paroles, parce qu’elles con-tiennent un mauvais raisonnement qu’il est juste de réfu-ter. „ Nous avons les Nouvelles de la Reyne de Navar-», re, où il y a l’Histoire d’un Gentilhomme qui coucha„ avec fa mere, Sc qui espousa après la fille qu’il avoir,, eue d’elle, laquelle fut fa sœur, sa femme, 8c sa fille», tout ensemble. II y a là auísi beaucoup de Contes exe-„ crables de Prestres Le de Cordeliers, toutes lesquelles„ choses ne furent jamais, 8c ont esté inventées par un„ Huguenot qui a composé le Livre (80)”. La raisonque cet Ecrivain allégué a deux grans défauts. En 1 lieu,elle prouve trop; car fi elle étoit bonne, il faudroit direque Boccace, Sc plusieurs autres Italiens, qui ont écrit desNouvelles, 8c qui les ont remplies de cent mauvaises ac-tions de Moines, étoient Luthériens. En t lieu, si c’étoitle propre d’un Huguenot d’écrire de pareils Contes, laReine de Navarre auroit pu en écrire; car elle fut la bonneamie du Parti, secrètement pour le moins, pendant un as-iex bon nombre d’années. .

Notez que l’Heptaméron étoit devenu fort rare : celafit que les Libraires d’Amsterdam, le réimprimèrent l’an1698. Ils en firent deux Editions, l’une selon celle deClaude Gruget, Vautre métamorphosée en nouveau Fran-çois. Celle-ci plaira aux étrangers qui n’entendent que lelangage moderne > Sc à beaucoup de François ignorans Scparesseux, qui n’ont pas même voulu prendre la peine des informer comment on parloir fous le Regue de François 1 .Je dirai quelque chose ailleurs (81) contre la fausse 8chon-teule délicatesse de ces gens-là. L’autre Edition fera lafeule dont les François de bon goût 8c raisonnables vou-dront se servir.

Mais ne finissons pas fans faire une Observation plus con-sidérable. Voici une Reine sage, très-vertueuse, très-pìeu-se, qui compose néanmoins un Livre de Contes assez li-bres, 8c assez gras, 8c qui veut bien que l’on sache qu’el-le en est VAuteur. Combien y a-t-il de Dames actuelle-ment plongées dans les désordres d’une sale galanterie, quipour rien du monde ne voudroient écrire de cet air-là. Cequ’elles écrivent, Sc même ce quelles disent,est d’une pu-deur extraordinaire : on diroit que leur imagination n’oseaprocher de cent lieues les obscénitez; les discours tantsoit peu libres, qu’on entreprendrait de tenir en leur pré-sence , les feraient rougir > Sc les armeraient d’un sérieuxqui semblerait une extrême indignation. II ne seroit pasimpossible qu’intérieurement elles fussent indignées, 8c quede semblables conversations leur déplussent; car il y a d e-trangcs inégalitez dans Pâme humaine, 8c beaucoup dedisparates entre le cœur 8c l’esprit. Tel a plus de puretédans le cœur 8c dans les mœurs, qué dans la langue, 8cque dans la plume. Un autre ale cœur gâté, une con-cubine ou deux, 8c en memeiems un dégoût extrêmepour les Contes de Boccace, 8c pour tout Ecrit qui neporte pas le caractère d’une gravité rigide. Voilà le tourde son esprit, son goût ne va pas plus loin, 8c n'influenullement fur ses mœurs, 8c fur son cœur. La Reine deNavarre n’étoit pas ainsi tournée: ,, (8z) Elle composoit-- souvent des Comédies 8c des Moralitez, qu’on appel-» loit en ce temps-là des Pastorales, qu’elle faisoit jouer» & representer par les filles de fa Cour. Elle aymoit fort>> à composer des Chansons spirituelles; car elle avoit le>> cœur fort addonné à Dieu, aussi portoit-eile pour fa

" devise la fleur du soucy (83) ..avec ces mots,

" non infirma fiecutus, en ligne qu’elle dirigeoit 8c ten-

-, doit toutes ses actions, pensées, volontez, 8c affections„ à ce grand Soleil qui estoit Dieu, 8c pour cela la soup-„ çonnoit-on de la Religion de Luther”. Ces dernie-res paroles font très-notables, 8c font autant d’honneuraux Réformez, que de déshonneur aux Catholiques; maisce n’est pas dequoi il s’agit ici. J’ai seulement à faire ob-server, qu’une Princesse toute remplie de Vautour divinne laiísoit pas d’exercer fa plume fur des matières obscè-nes, comme font celles de l’Heptaméron.

(O) L’attentat de l’Amiral de Bonnivet.] II aima notreMarguerite de Valois, 8c l’on raporte (84) que la vertu decette Princejse , au lieu de surmonter la passion de cet amanten lui ôtant l'efperance , lui fit commettre -des folies quin’eurent point de succès, 8c qui eussent été punies fi le Roiríeût eu plus de condescendance pour lui, que de jufiice pourfia sœur. Mr. Varillas qui fournit ce fait-la a mis à la mar-ge ces paroles : „I1 l’avoit voulu forcer trois fois, dont,, elle se défendit si bien que la seconde fois il fut obligé„ de garder plus de cinq semaines la chambre,à cause des,, égratignûresCet Historien observe en un autre en-droit (8y), que Charles-Quint pardonnant le crime de Mariede Padilla (86) voulut que la cause en fût énoncée dans l’a-bolition; mais que François I n usa pas de la même formali-té, dans l’aVlion effrontée que l’amour fit commettre à Bon-nivet. La Cour l'étant allé vìfiter dans une de ses terres, ileut Vadreffe de loger une grande Princesse qu'il aimoit dansune chambre disposée de sorte qu on y pouvoit entrer de lasienne par une t râpe , oh il se coula la nuit: mats la Prìn-ceffe s’étant éveillée au bruit qu il fit en haussant la trape,appella ses femmes cy ruina par leur présence le dessein deBonnivet. Le Roy Vayant spu rien fit que rire ; cy delogeamême auffi-tôt , pour épargner la honte qu’auroit eue son fa-vori , fi la Cour eût demeuré plus long-temps chez lui. Bran-tôme raconte cela avec une circonstance qui renverse laderniere partie du narré de Varillas; car il supose que Fran-çois I ne fut point cette Avanture. II dit (87) que laPrincesse s’en voulut plaindre au Roi son frere, mais quela veuve de Mr. de Chatillon (88) fa Dame d’honneur laporta à n’en point parler, 8c lui allégua les bonnes 8c sa-ges raisons que la Reine de Navarre a raportées dans l’unde ses Contes (89). C’est fa propre Avanture qu’elle récitedans ce Conte-là. Et fi voulez savoir, dit Brantôme (90),de qui la Nouvelle s entend , c’estoit de la Reyne mesme deNavarre, ey de l’Amiral de Bonnivet, ainsi que je tiens dema feue grande Mere (91): dont pourtant me semble que ladite Reyne n en devoit celer son nom I puis que Vautre ne pûtrien gagner fur fa chasteté , ey s’en alla en confusion , ey quivouloit divulguer le fait , sans la belle ey sage remonslrance,que luy fit cette dite Dame d’honneur Madame de Chaslillon.Brantôme fut plus réservé dans l’EIoge de l’Amiral de Bon-nivet, il lui attribue bien une entreprise racontée dans lesNouvelles de la Reine de Navarre, mais il ajoûte qu’ilne dira pas le nom de la Princesse que ce Favori avoir tâ-ché de surprendre.

(P) La générosité avec laquelle notre Marguerite .

protégea .... plusieurs personnes .... persécutées pour causede Religion.] Je n’examine point si Florimond de Remondavance sur de bons Mémoires qu’elle protesta jusques à famort, que ce quelle avoit fait pour les Sectateurs des nou-velles opinions procedoit plustosl de compassion , que d aucu-ne mauvaise volonté quelle eujl à l’ancienne religion de sesPeres (92,). Accordons qu’elle protesta cela sincèrement,je soutiens qu’en ce cas-là il y avoit eu plus d’Héroïsmedans sa compassion 8c dans fa générosité, qu’il n’y en eûteu si elle eût été persuadée que les fugitifs qu’elle proté-geoit étoient Orthodoxes. Qu’une Princesse, ou qu’uneautre femme, fasse du bien à ceux qu’elle. prend pour lesdomestiques de la foi, ce n’est point une chose extraor-dinaire , c’est même un effet a fiez commun d’une piétémédiocre. Mais qu’une Reine accorde fa protection à despersonnes persécutées pour des opinions qu’elle croît faus-ses qu’elle leur ouvre un asyle pour les garantir des flam-mes où l’on veut les faire mourir, qu’elle leur donne de-quoi vivre, qu’elle soulage libéralement les ennuis 8c lesincommoditez de leur exil: c’est une magnanimité Héroï-■ que qui n’a presque point d’exemples: c’est l'esset d’une su-périorité de raison 8c de génie,à quoi presque personne nepeut monter: c’est lavoir plaindre le malheur de ceux quierrent, 8c admirer en même tems la fidélité qu’ils ont

pour

( * ) SuivantFEdition deFarts,

( k.) Fe Con-notable deBourbon,

(84) VariJ-las, Hist. deFrançois 1 ,Livr! IV,pag. 256»Edit, deHollande ,1690.

(85) Varil-las s Hist. deFrançois I,Lìvr . XIII ,fag- 397-

(86) Votezì* Article dttcette P A-DILLA,

(87) Bran-tôme, Da-mes Galan-tes , Tom, II 9pag. 154 .

(s 8 ) Celuiqui mourutk Ferrare dela blessurequ’il avoitreçue k la,Bataille deTtyvenne.

(89) c\st u

IV de U lJournée de

^’Heptame-

ron.

(90) DamesGalantes,Tom. II,MS- 155 .

( 9 1) Bileayoh ctédonnée pourDame d’hon-neur parFrançois 1 àla \eine -deNavarre ,après la mortde Madamede^ Chaslillon^Là-mëme,

( 9 2) Flor.de Remond,Histoire del’He'refîe,Lìvr. VII,Chap. m,fag. m. 85 6.