HUITIÈME ENTRETIEN. 327
mer qu’un nombre restreint d’idées admises en se servant toujoursdes formules de langage usitées il y a deux siècles, je le demande, se-rait-on en droit de se plaindre de la monotonie des œuvres littéraires,de ce qu’elles seraient incompréhensibles, inutiles? Ne ferait-on pas plussagement alors de s’en tenir aux œuvres anciennes et de ne plus écrireautre chose que des actes de notaire ou des comptes de fournisseur?
En France , on aime les arts d’un amour tempéré dans les classesélevées, mais on s’y intéresse vivement dans les classes inférieures; onreconnaît leur influence, mais à la condition que cette influence n’estpas imposée, quelle s’exerce librement, qu’elle peut être discutée etqu’elle ne cherche point à prendre le ton d’un dogme inattaquable.Pour ce qui est de l’art de l’architctcurc, en face du nombreux person-nel qui concourt à son développement, un raisonnement net, une démon-stration claire mettent à néant les phrases creuses, fussent-elles ad-mirablement tournées, prodiguées à propos des doctrines exclusivesd’écoles.
C’est une opinion assez généralement répandue que les artistes n’ontpas l’esprit positif et qu’ils se repaissent volontiers d’illusions. Je nerelèverais pas ici ce préjugé s’il n’avait pas l’inconvénient de poser lepublic éclairé qui s’occupe des choses d’art, vis-à-vis ces artistes, etceux-ci vis-à-vis ce public, d’une façon absolument fausse. Les artistes,et les architectes entre tous, sont les gens les moins portés aux illusions,les plus positifs au contraire, par cette raison simple que tout travaild’imagination chez eux se traduit immédiatement par un fait. Touteœuvre d’art demande, pour paraître, une forme, un moyen pratique, lemétier, qui vous ramènent immédiatement au sentiment du réel, dupossible, de la puissance ou de l’impuissance humaine. Il est donc sagede raisonner avec les artistes; et une école d’art, si elle veut être autrechose qu’un protectorat réduit à s’entourer de clients soumis, si elleveut être réellement une école, doit prendre toute son influence dansla discussion, dans l’échange des idées, dans l’émulation résultant desprincipes rivaux, mais se manifestant en toute liberté et sous le contrôlede l’opinion.
L’obscurité dont on entoure toutes les questions qui touchent à l’art del’architecture est faite pour accélérer sa décadence; et, tandis qu’enFrance nous sommes à certains moments disposés à nous vanter d’unesupériorité relative sur les autres nations de l’ Europe , quand il s’agit desproductions d’art, il se fait au grand jour, libéralement, en Angleterreet en Allemagne , des efforts sérieux pour nous atteindre et nous dépas-ser. Pendant que nous parvenons encore, grâce à notre aptitude natu-