HUITIÈME ENTRETIEN. 369
La qualité principale des œuvres d’architecture de la Renaissance,en prenant celle-ci du milieu du xv e siècle jusqu’au règne de Louis XIII ,réside dans une certaine distinction que l’on ne retrouve plus qu’excep-tionnellement parmi les édifices élevés depuis lors. Ce que nous enten-dons par distinction n’est autre chose que le reflet d’un goût sûr dansl’état habituel de la société. L’antiquité grecque possède toujours auplus haut degré cette précieuse qualité dans les choses d’art. Je diraiqu’elle est trop délicate pour les Romains, tandis qu’elle est naturelleaux architectes français du xvi e siècle; elle doit en effet être naturelle,car si la distinction est cherchée, si elle ne se produit que par un effortde l’esprit, elle mène tout droit à la manière et à l’afféterie. C’est peuen architecture d’étaler des richesses; rien d’ailleurs n’est plus facileavec de l’argent. La difficulté, c’est de donner un parfum d’art aux chosesles plus vulgaires ou les plus simples; c’est de savoir rester sobre, mêmeau milieu des splendeurs.
Les architectes de la Renaissance ne vivaient pas plus en grands sei-gneurs alors qu’aujourd’hui, mais ils ne formaient pas non plus une co-terie pédante et exclusive disposée à considérer comme des barbares tousles gens placés en dehors de cette coterie; s’ils ne se donnaient pas des- aîrs de gentilshommes, s’ils portaient le costume de leur état et s’ils sa-vaient se tenir à la place qui leur était réservée dans la société d’alors,ils savaient du moins comment vivait la noblesse, ce qu’elle aimait et cequ’elle voulait; ils savaient se conformer à ses goûts et à ses volontéssans leur opposer des formules d’art, mais aussi sans abandonner enrien les principes s’il était question de satisfaire à un besoin ou aune fan-taisie. Du jour où les architectes, réunis en un corps académique, ontdiscuté des questions de formes d’art avec des gens du monde, en fai-sant bon marché des principes, et ont opposé des conventions d’artpurement arbitraires à des programmes, l’architecture est entrée dansune voie qui, peu à peu, devait la séparer du siècle ; on a appris à sepasser d’elle, parce qu’elle devenait intolérante, fâcheuse, tyranniquemême.
Il est intéressant d’observer, pendant les premières années du xvie siè-cle, comment les artistes italiens admis en France arrivent souvent avecdes airs de pourfendeurs, comme ils dédaignent tout ce qui se faisaitchez nous et comme ces façons d’être les font éconduire; comme lesseigneurs amateurs de bâtisses en reviennent à leurs architectes français .C’est qu’alors, en effet, nos architectes avaient su interpréter exactementles goûts de la société au milieu de laquelle ils vivaient; ne pensant pasà lui imposer une forme d’art, ils cherchaient au contraire à assoupliri. h 6