Band 
Tome premier.
Seite
109
JPEG-Download
 

109 —

Des lins et des machines à filer.

Après avoir fait, pour ainsi dire, l’oraison funèbre ducoton, nous allons parler du lin, que la souplesse et lesqualités apparentes, mais peu solides, de son rival, nousavaient fait négliger pendant près d’un demi-siècle.

Il est bien vengé aujourd’hui : c’est ainsi que le vraimérite finit tôt ou tard par être reconnu dans ce mondeou dans l’autre.

Par un hasard dont nous demandons bien pardon àceux qui nous font le singulier reproche d’avoir tout vu,tout étudié, tout appris, il se trouve que nous avonsquasi assisté à la naissance de la filature du lin, et quenous avons connu l’un de ses premiers pères.

C’était en 1814 qu’un de nos oncles nous introduisitmystérieusement dans les ateliers d’un habile mécani-cien qu’il commanditait; son nom était Gérard ou Gi-rard ; il nous conta qu’à la première nouvelle du millionpromis par Napoléon à l’inventeur d’une machine à filerle lin, il s’était mis à la besogne, et qu’il était parvenu àfiler un numéro d’une très-grande finesse dont il ex-pédia force écheveaux au ministère, pensant recevoir lemillion par le retour du courrier. Mais il fut grandementdésappointé quand on lui répondit qu'on exigeait encoreun numéro plus fin. — Je l’aurais bien fait, nous dit-il,mais on m’aurait conduit de plus fin en plus fin, jus-qu’au fil d’araignée, sans lâcher le million, qu’on avaitseulement voulu faire briller à nos yeux comme un ap-pât dont on n’a jamais eu la moindre envie de gratifierun pauvre diable d’inventeur.