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une profession de foi esthétique cle la race. Aussi l’ar-chitecte n’est-il, par moments, que la trompette sonoredans laquelle passe le souffle puissant d’une nation; ilrésonne alors des vibrations immenses qui sortent despoumons de tout un peuple 1 .
Yoilà pour les édifices publics. Mais la beauté de l’ar-chitecture privée, quels doivent en être les caractères?Quel aspect donner aux habitations ordinaires de nosvilles et de nos campagnes, à nos riches ou modestesvillas, aux hôtels privés et aux maisons à loyer?
Cette question, rapprochée de la précédente, relativeaux monuments publics, embrasse la thèse de l’influencecontrastée, sur l’art, de l’individu et de la société, c’est-à-dire de la liberté et de l’ordre.
Là aussi se rencontre cet autre problème intéressantd’esthétique, savoir : quelle est la part légitime de la fan-taisie en matière d’art, et quelle est la part des règles oude la loi ?
Ces difficultés seront implicitement ou explicitementrésolues dans ce qui va suivre; mais, pour ne pas nousattarder outre mesure, il faut que le lecteur déduise parlui-même quelques-unes des conséquences des principesque nous exposerons.
Les arguments produits tantôt en faveur des droits dela société, à propos du caractère d’art qui convient auxmonuments, pourraient être tous reproduits ici pourattribuer au propriétaire, sur sa maison, les droits ac-cordés à la nation sur les travaux d’architecture publi-que. Incontestablement, si la liberté du goût individueldoit s’exercer dans une branche d’architecture de préfé-rence aux autres, c’est dans celle qui s’occupe de nosdemeures, dans le bâtiment qu’on élève pour y enfermerson existence et celle de sa famille, qu’on paye à soiseul, et qui est destinée inévitablement à contribuer, dansune forte mesure, au charme ou à l’ennui de toute la vie.
Qu’on y pense un instant : suivant que l’habitation estbien ou mal ordonnée, les fonctions domestiques s’ac-complissent aisément ou avec peine, le travail journalierde chacun, depuis le maître dans son cabinet ou sonatelier, jusqu’au « cordon-bleu » dans sa cuisine, est faci-lité ou entravé, la bonne humeur se maintient ou l’irritations’éveille, la discrétion de la vie intime est respectée ouméconnue, chacun est libre dans son quartier ou soumisà d’intolérables servitudes, les relations intérieures de lafamille et les rapports extérieurs d’amitié et de sociétés’exercent avec ordre et dignité ou se pratiquent au mi-lieu d’embarras choquants. Suivant que l’aspect de lamaison, ses lignes, sa décoration extérieure et intérieure,flattent ou offensent le goût de celui qui l’habite, c’estpour lui un plaisir ou une peine de chaque jour ; pourcertains caractères, c’est une occasion de triomphe oud’humiliation permanente.
Entre l’ordre de beauté qui doit caractériser l’archi-tecture publique et celui qui convient à l’architecture pri-vée, la délimitation est donc nettement tracée. Aux mo-numents, le devoir de plaire à tous; aux habitations,celui de plaire avant tout à quelques-uns.
1. Qu’on ne m’accuse pas de plaider ici la cause de la vulgarité dansl’art. Ce qui est commun n’est pas nécessairement vulgaire et bas. Aimer samère, son père, sa patrie, c’est commun à la fois et noble. Un sentiment na_
La justice, le bon sens pratique, et même les intérêtsbien entendus de l’art, le veulent ainsi. On a trop sou-vent perdu de vue celte juste distinction, et plus d’unartiste a mis une famille à la torture au nom des règlesmal interprétées de l’art.
Mettre d’accord la liberté et l’ordre, c’est le grandproblème politique des temps modernes. L’art se trouveen face de la même difficulté.
Respecter les lois du beau, les règles de l’art, le goûtpublic, c’est faire de Y ordre. Respecter les droits, lesfantaisies mêmes du client, c’est reconnaître une desformes de la liberté individuelle. L’artiste, commel’homme d’Etat, rencontre parfois ces deux puissances,l’ordre et la liberté, en hostilité positive. L’artiste feraalors comme fait l’homme d’État en de pareilles circon-stances : il fera de son mieux. Pas plus que l’homme po-litique, l’artiste ne possède la précieuse recette de tou-jours mettre l’harmonie entre les intérêts légitimes enconflit; mais rien ne l’oblige non plus d’agir à l’aven-ture, de procéder à l’aveugle, sous la seule impulsiond’un vague instinct : les observations qui précèdent, surles droits respectifs du public et du client, lui permet-tront d’apprécier, dans chaque circonstance, l’étenduedes intérêts qu’il est appelé à concilier.
Autant la dominance d’une fantaisie personnelle se-rait déplacée dans nos édifices publics, autant elle peutêtre à sa place dans une construction privée. Mais il y aune classe d’habitations mixtes que nous voulons signa-ler en passant, pour qu’elle ne se présente pas à l’espritdu lecteur comme offrant une objection contre les carac-tères distinctifs que nous avons attribués à l’architecturepublique et à l’architecture privée.
Il y a de ces demeures, comme les palais du souverain,les hôtels des ministres et des grands personnages del’État, il y a de ces vastes châteaux et résidences sur les-quels se projette l’éclat de noms historiques soutenus pard’immenses fortunes, et qui sont plus que de simples ha-bitations; ces édifices forment comme un lien de transi-tion entre l’architecture publique et l’architecture privée.Moralement, par le rang et les fonctions de ceux qui lesoccupent, par les grandes réceptions qui s’y font, ces de-meures peuvent être considérées comme des sortes dedépendances de ce grand théâtre où se développe la viepublique. Donc, aux palais royaux, et aux résidencesprincières ou seigneuriales, le devoir et l’honneur de con-cilier ce qui caractérise le génie national de l’art, avec cetusage modéré de la liberté qu’il appartient aux grandsd’offrir toujours en exemple à la foule.
Aux questions : Quel est le caractère de beauté quiconvient à l'architecture publique? quel celui que com-porte l’architecture privée ? nous avons répondu que lesmonuments publics devaient exprimer le sentiment na-tional de la beauté, tandis que l’architecture domestique,au contraire, devait satisfaire avant tout à telle notionparticulière, propre à un individu, à une famille, à ungroupe. Pour donner à cette réponse un sens encore plusprécis, il conviendrait peut-être de serrer le sujet de plus
tional d'art est lié au sentiment patriotique, et, à ce point de vue, il com-mande impérieusement le respect. Ce qui ne veut pas dire que tous les goûtsnationaux se valent.