II
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toire — y compris le temps présent — qu’on veuilleconsidérer la Maison, par son plan elle répond au moded’existence que le climat et la civilisation imposent, parson aspect elle fait entrevoir le sentiment d’art qui do-mine, tandis que par son ensemble elle fait mille révéla-tions sur le goût public, sur les usages et les moeurs dufoyer domestique, et elle offre des échappées de vue sansnombre sur le caractère des relations sociales.
Ce ne serait pas non plus étendre la vérité outre me-sure que de prétendre que l’on n’est réellement maîtred’une idée qu’à la condition d’en posséder l’histoire. Etcomme l’histoire de l’architecture privée ne se comprendguère sans être étudiée de concert avec celle de la fa-mille , c’est par cette double et parallèle histoire de lafamille et de sa demeure que nous aurions aimé à com-mencer l’étude que nous publions aujourd’hui, si l’his-toire de l’architecture privée faisait partie de son pro-gramme; mais c’est l’architecture privée contemporainequi réclame tous nos soins. Avant d’étudier séparémentles branches qui la composent, il est à propos d’exami-ner une question qui domine toute la matière :
Quels sont les caractères d’art qui conviennent à l’ar-chitecture domestique? quel doit en être le style? Quellepeut être l’influence légitime du propriétaire sur ces ca-ractères et sur ce style?
Ces interrogations ont plus de portée qu’on ne le pen-serait de prime-abord.
Quelques personnes sont d’avis que l’architecte qui asatisfait aux obligations contractées envers son client ensauvegardant soigneusement ses intérêts pécuniaires eten se conformant à son goût ou à sa fantaisie pour ladistribution et la décoration de sa maison, n’a plusd’autre devoir à remplir, que sa tâche est pleinementaccomplie, et que dès ce moment il peut se reposer, laconscience tranquille. D’autres conçoivent autrement lesobligations de la profession : elles pensent qu’elle imposedans toutes les circonstances des devoirs envers l’artaussi bien qu envers le client, et qu’il n’est pas toujourspermis de sacrifier les lois du beau en se pliant au goûtincertain d’un propriétaire capricieux.
Il règne, comme on voit, quelque dissidence, et j’ajou-terai, quelque confusion dans les idées sur ce que peuventet doivent être le rôle de l’art et le devoir de l’architecteen matière d architecture privée. Quelques-uns, dans leurenthousiasme d’artiste, iraient jusqu’à subordonner lesconvenances de 1 habitant à celles de la maison ; d’autres,plus soucieux des intérêts du client, sacrifieraient sanstrop de difficulté la maison, en tant qu’œuvre d’art, àl’habitant.
De quel côté est la raison? Quel principe de conduiteadopter? Comment faire la part de chacun : la part duclient, qui est un intérêt privé, et la part de l’art, qui estun intérêt public?
Pour y voir plus clair, concentrons et simplifions.
Puisque le respect de l’art est d’un intérêt public, laquestion peut être ramenée à ccs termes : Au point de vuede l’art, quels sont les droits du public sur une propriétéprivée ?
La réponse se présente de soi. De droits légaux, c’est-à-dire, de droits reconnus par nos lois, en dehors des
obligations de l’édilité, le public n’en a pas. De droits mo-raux, il en possède; mais c’est à la conscience seule dupropriétaire ou de l’artiste d’en déterminer l’étendue.
Réaliser le beau, c’est dans l’ordre de l’art une vertu,comme de pratiquer la charité dans l’ordre moral, ou depromulguer la vérité dans l’ordre scientifique. Mais lapart que chacun fait ou doit faire dans sa vie à la pra-tique de la vertu, est une question étrangère aux légis-lations humaines; le respect ou le mépris, c’est-à-dire lasanction de la conscience publique, voilà, en dehors desjugements formulés par la religion, la récompense ou lechâtiment de l’artiste, du savant, de l’homme riche oupuissant, suivant qu’il a défendu ou abandonné les inté-rêts du beau, du vrai ou du bien, dont la sauvegarde luiappartenait. Le public a un vague sentiment qu’il n’estpas plus permis à l’artiste de vulgariser le spectacle de lalaideur, qu’il n’est loisible au savant d’enseigner l’erreur,ou au prêtre de prêcher le vice. L’art, en effet, a sa moralité.
Mais à côté des droits de l’art, il y a d’autres droits àconsidérer : ceux du propriétaire. Et ces deux natures dedroits, au lieu de se soutenir réciproquement, se combat-tent quelquefois. Aussi, dans la pratique architecturale,c’est le plus souvent une transaction, accomplie instinc-tivement, qui intervient entre les droits de l’art et ceuxdu client; seulement, la transaction penche tantôt du côtédu client, c’est-à-dire de l’intérêt privé, et tantôt du côtéde l’art, c’est-à-dire du public, de la société.
Quelques courtes observations, en jetant un peu delumière sur le terrain où s’accomplit souvent à l’aveuglecette transaction instinctive, pourront contribuer à ysubstituer des combinaisons réfléchies. Le jour dans l’es-prit et la conscience de l’homme vaut toujours mieux quel’ombre, favorable seulement au doute et au sophisme,c’est-à-dire à l’hésitation et à l’erreur.
11 y a le domaine public et le domaine privé, en artcomme en droit. L’Église et le Théâtre, le Palais Légis-latif et le Palais de Justice, la Bourse et la Colonne com-mémorative, sont des monuments publics; l’Hôtel, la Mai-son à loyer, la Villa , sont des constructions privées. Cettedistinction est élémentaire; la répéter, c’est dire un lieucommun. Soit. Je conviens que c’est rappeler une véritébanale, c’est-à-dire une de ces vérités essentielles qu’ona entendues si souvent que d’ordinaire on ne leur accordepas une longue attention. Arrêtons-nous y cependant.
Le monument public, le monument qui s’adresse àtous, qui appartient à la nation, qui a été payé sur le fondscommun, ne doit-il pas, en bonne justice, satisfaire ausentiment général, national, de la beauté? « Ceux quifurent à la peine ne doivent-ils pas être aussi au profit et à1 honneur? » La réciprocité, l’équité, ne commandent-elles pas cela? Enfin, la beauté, telle que tous la con-çoivent, ne doit-elle pas rayonner sur la face de nos édi-fices jniblics, comme rayonnent la gloire sur notre armée,la sainteté sur notre religion, la loyauté sur tous lesactes de la vie nationale? Et que serait une gloire quetous n acclameraient pas? une sainteté que bon nombrecontesteraient dans leur conscience? une loyauté niée parune partie notable du pays?
La beauté d’un monument public doit être une éma-nation éclatante et directe du génie vivant de tous,