Band 
Tome I.
Seite
32
JPEG-Download
 

m

1;ÉVOLUTION FRANÇAISE .

les projets de la cour. Cependant Delaunay, ri e-lant point secouru, voyant l'acharnement du peu-ple, se saisit d’une mèche allumée'et veut fairesauter la place. La garnison s’y oppose et l’obligeà se rendre : les signaux sont donnés, un pont estbaissé. Les assiégeants s’approchent en promettantde ne commettre aucun mal ; mais la foule seprécipite et envahit les cours. Les Suisses par-viennent à se sauver. Les invalides assaillis nesont arrachés à la fureur du peuple que par ledévouement des gardes françaises. En ce moment,une fille, belle, jeune et tremblante, se présente :on la suppose fille de Delaunay; on la saisit, etelle allait être brûlée, lorsqu’un brave soldat seprécipite, l’arrache aux furieux, court la mettre ensûreté et retourne à la mêlée.

Il était cinq heures et demie. Les électeursétaient dans la plus cruelle anxiété, lorsqu’ils en-tendent un murmure sourd et prolongé. Une foulese précipite en criant victoire. La salle est enva-hie; un garde-française, couvert de blessures,couronné de lauriers, est porté en triomphe parle peuple. Le règlement elles clefs de la Bastillesont au bout d’une baïonnette; une main san-glante, s’élevant au-dessus delà foule, montreune boucle de col : c’était celle du gouverneurDelaunay qui venait d’être décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l’avaient défendu jus-qu’à la dernière extrémité. D’autres victimesavaient succombé, quoique défendues avec hé-roïsme contre la férocité de la populace. Uneespèce de fureur commençait à éclater contre Fles-sclles, le prévôt des marchands, qu’on accusaitde trahison. On prétendait qu’il avait trompé lepeuple en lui promettant plusieurs fois des armesqu’il ne voulait pas lui donner. La salle étaitpleine d’hommes tout bouillants d’un long combat,et pressés par cent mille autres qui, restés .audehors, voulaient entrera leur tour. Les électeurss’efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de lamultitude. Il commençait à perdre son assurance,et déjà tout pâle il s’écrie : « Puisque je suis sus-pect, je me retirerai. » — «Non, lui dit-on,venez au Palais-Royal pour y être jugé. s> Il des-cend alors pour s’y rendre. La multitude s’ébranle,l’entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, uninconnu le renverse d’un coup de pistolet. On pré-tend qu’on avait saisi une lettre sur Delaunay,dans laquelle Flesselles lui disait : « Tenez bon,tandis que j’amuse les Parisiens avec des co-cardes. »

Tels avaient été les malheureux événements decette journée. Un mouvement de terreur succédabientôt à l’ivresse de la victoire. Les vainqueursde la Bastille, étonnés de leur audace, et croyantretrouver le lendemain l’autorité formidable, n’o-saient plus se nommer. A chaque instant, on ré-pandait que les troupes s’avançaient pour saccagerParis. Moreau de Saint-Méry , le même qui, laveille, avait menacé les brigands de faire sauterl’hôtel de ville, demeura inébranlable, et donnaplus de trois mille ordres en quelques heures. Dèsque la prise de la Bastille avait été connue à l’hô-tel de ville, les électeurs en avaient fait infor-mer l’assemblée, qui l’avait apprise vers le milieude la nuit. La séance était suspendue, mais lanouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là. ne croyant point à l’énergie du peuple, seriant des efforts d’une multitude aveugle qui vou-lait prendre une place vainement assiégée autre-fois par le grand Condé, la cour était paisible etse répandait en railleries. Cependant le roi com-mençait à être inquiet; ses dernières réponsesavaient même décelé sa douleur. Il s’était couché.Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimentsgénéreux, était l’ami particulier de Louis XVI ,et, en sa qualité de grand maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui. Instruitdes événements de Paris , il se rendit en toutebâte auprès du monarque, l’éveilla malgré les mi-nistres, et lui apprit ce qui s’était passé.— Quellerévolte! s’écria le prince. — Sire, reprit le ducde Liancourt , dites révolution. Le roi, éclairé parses représentations, consentit à se rendre dès lematin à l’assemblée. La cour céda aussi, et cetacte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle,l’assemblée avait repris séance. On ignorait les nou-velles dispositions inspirées au roi, et il s’agissaitde lui envoyer une dernière députation, pouressayer de le toucher, et obtenir de lui tout ce quirestait encore à accorder. Cette députation était lacinquième depuis ces funestes événements. Ellese composait de vingt-quatre membres, et allait semettre en marche, lorsque Mirabeau, plus véhé-ment que jamais, l’arrcte : « Dites au roi, s’écrie-» t-il, dites-lui bien que les hordes étrangères» dont nous sommes investis ont reçu hier la vi-» site des princes, des princesses, des favoris,s des favorites, et leurs caresses, et leurs exhor-» tâtions, et leurs présents. Dites-lui que, toute la» nuit, ces satellites étrangers, gorgés d’or et de» vin, ont prédit, dans leurs chants impies, l’as-