LIVRE XIV.
336
des traités ; enfin à établir entre les tribunaux une hiérarchie et unediscipline.
C’était toujours la constitution aristocratique de M. Sieyès , apte àtourner à l'aristocratie ou au despotisme, suivant la main qui la diri-gerait ; tournant en ce moment au pouvoir absolu sous la main du gé-néral Bonaparte, mais pouvant tourner, apres sa mort, à une franchearistocratie, si, avant de mourir, il ne précipitait pas le tout dans unabîme.
En attribuant, pour sa propre commodité, de si hautes attributionsau sénat, le premier consul s’était assuré pendant sa vie un instrumentdévoué, par la main duquel il pourrait tout ce qu’il \oudrait ; mais,après sa mort, l’instrument, devenu indépendant, serait tout-puissanta son tour. Sous un successeur moins grand, moins glorieux, avec desesprits éveillés à la suite d’un long repos, un spectacle entièrementnouveau devait s’offrir. L’aristocratie départementale dont se compo-saient les collèges électoraux à vie, l’aristocratie nationale dont secomposait le sénat, l’une présentant des candidats à l’autre, pouvaientbien un jour, par un concours de vues naturel, même nécessaire, créerdans le corps législatif et le tribunat une majorité invincible pour lemonarque qualifié de premier consul, et faire renaître ainsi une sorteîle liberté, liberté aristocratique, il est vrai, mais qui n’est ordinaire-înent ni la moins fière, ni la moins conséquente, ni la moins durablede toutes. Du reste, la liberté est toujours garantie quand le pouvoirest partagé et soumis à des délibérations. Il ne peut, en effet, jamaisy avoir sur les grands intérêts d’un pays que deux opinions plausibles.Si le pouvoir a en face de lui une autorité capable de lui résister,Celle-ci, aristocratique ou autre, embrasse, par un irrésistible penchant,à la contradiction, l’opinion qu’il a repoussée. Elle tend à la paix enprésence d’un pouvoir tendant à la guerre ; elle tend à la guerre enprésence d'un pouvoir tendant à la paix; elle adopte les vues libéralesen présence d’un pouvoir inclinant aux vues conservatrices. En un mot,il y a contradiction, dès lors examen et liberté ; car la liberté consiste,principalement à faire débattre franchement et courageusement parles citoyens, n'importe de quelle origine, le pour et le contre sur lesaffaires de l’État. Cette constitution de M. Sieyès pouvait donc un jourrevenir à son but primitif; mais, dans le moment, elle n’était quuninasque pour la dictature. Une constitution, quelle qu elle soit, donnetoujours des résultats conformes à l’état présent des esprits. I! y a des