LIVRE XV1U.
358
bation silencieuse, qui était sa résistance à certains actes du premierconsul. M. Fouché, qui voulait se mettre en faveur, et qui, porté engénéral à l’indulgence , désirait néanmoins brouiller le gouvernementavec les royalistes, approuvait fort la nécessité d’un exemple. M. deTalleyrand , qui certes n'était pas cruel, mais qui ne savait jamais con-tredire le pouvoir, à moins qu’il n’en fût devenu l’ennemi, et qui avaità^un degré funeste le goût de lui plaire quand il l’aimait, M. de Tal-leyrand disait aussi avec M. Fouché qu’on avait trop fait pour les roya-listes, qu’à force de les bien traiter on était allé jusqu a donner auxhommes de la révolution des doutes fâcheux, et qu’il fallait punir enfin,punir sévèrement et sans exception. Sauf lo consul Cambacérès , toutle monde flattait cette colère, qui, dans le moment, n’avait pas besoind’être flattée pour devenir redoutable, peut-être cruelle.
Cette idée de porter tout le châtiment sur les royalistes seuls, pourne montrer que clémence aux révolutionnaires, était si enracinée alorsdans l’esprit du premier consul, qu’il essaya pour Pichegru ce qu’ilavait voulu faire pour Moreau. Une pitié profonde l’avait saisi enpensant à la situation affreuse de ce général illustre, associé à deschouans, exposé à perdre devant un tribunal non-seulement la vie,mais les derniers restes de son honneur. «Belle fin, dit-il à M. Réal,belle fin pour le vainqueur de la Hollande ! Mais il ne faut pas que leshommes de la révolution se dévorent entre eux. Il y a longtemps queje songe à Cayenne ; c'est le plus beau pays de la terre pour y fonderune colonie. Pichegru y a été proscrit, il le connaît ; il est de tous nosgénéraux le plus capable d’y créer un grand établissement. Allez letrouver dans sa prison, diies-lui que je lui pardonne, que ce n’est nià lui, ni à Moreau, ni à ses pareils, que je veux faire sentir les rigueursde la justice. Demandez-lui combien il faut d’hommes et de millionspour fonder une colonie à Cayenne ; je les lui donnerai, et il irarefaire sa gloire, en rendant des services à la France . »
M. Réal porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quandcelui-ci les entendit, il refusa d’abord d’y croire; il imagina qu’onvoulait le séduire pour l’engager à trahir ses compagnons d’infortune.Bientôt, convaincu par l’insistance de M. Réal, qui ne lui demandaitaucune révélation, puisqu’on savait tout, il s’émut : son âme fermées’ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne . Il avouaque, par nue singulière prévision, il avait souvent, dans son exil,songé à ce qu’on pourrait y faire, et préparé même des projets. On