376 LIVRE XVIII.
Le colonel Savary arriva fort ému à la Malmaison. Sa présence pro-voqua une scène de douleur. Madame Bonaparte , en le Voyant, devinaque tout était fini, et se mit à verser des larmes. M. de Gaulaincourtpoussait des cris de désespoir, en disant qu’on avait voulu le déshonorer.Le colonel Savary pénétra dans le cabinet du premier consul, quiétait seul avec M. de Meneval. Il lui rendit compte de ce qui avait étéfait à Vincenncs. Le premier consul lui dit tout de suite : « Réal a-t-ilvu le prisonnier? » Le colonel avait à peine achevé sa réponse négative,que M. Réal parut, et s’excusa en tremblant de l'inexécution des ordresqu’il avait reçus. Sans exprimer ni approbation ni blâme, le premier
fier la conscience d'un juge.... La mort du duc d’Enghien doit être attribuée auxpersonnes qui dirigeaient et commandaient à Londres l’assassinat du premierconsul, et qui insinuèrent au duc de Berri d’entrer en France par la falaise deBiville et le duc d'Enghien par Strasbourg . Elle doit être attribuée à ceux quis’efforcèrent, par des rapports et des conjectures, à le présenter comme le chef dela conspiration. Elle doit être éternellement reprochée enfin à ceux qui, entraînéspar un zèle criminel, n’attendirent point les ordres de leur souverain pour exécuterle jugement de la commission militaire. »
Ailleurs, le prisonnier de Sainte-Hélène s’est expliqué catégoriquement sur lefond de la mort du jeune prince. « Si je n’avais pas eu pour moi, outre les tortsdu coupable, la loi du pays, au défaut de condamnation légale, il me serait restéles droits de la loi naturelle, ceux de la légitime défense ; lui et les siens n’avaientd’autre but journalier que de m’ôter la vie : j’étais assailli de toute part et. à chaqueinstant ; c’étaient des fusils à vent, des machines infernales, des embûches de touteespèce. Je m’en lassais, je saisis l’occasion de renvoyer la terreur jusque dansLondres , et cela me réussit: àjdater de ce jour, les conspirations cessèrent. Et quipourrait y trouver à redire? Quoi ! journellement, à cent cinquante lieues de dis-tance, on me portera des coups à mort; aucune puissance, aucun tribunal sur laterre, ne saurait m’en faire justice, et je n’entrerais pas dans le droit naturel derendre guerre pour guerre!.... Le sang appelle le sang ! c’est la réaction naturelle,irrévocable, infaillible. Malheur à qui la provoque ! Il faudrait être niais ou forcenépour croire et imaginer après tout, qu’une famille aurait l’étrange privilège d'atta-quer journellement mon existence, sans me donner le droit de le lui rendre; ellene saurait raisonnablement prétendre être au-dessus des lois pour détruire autrui,et se réclamer d’elle pour sa propre conservation ; les chances doivent être égales.Je n’avais personnellement jamais rien fait à aucun d’eux ; une grande nationm’avait placé à sa tête; la totalité de l’Europe avait accédé à ce choix; mon sang,après tout, n’était pas de houe; il était temps de le mettre à l’égal du leur. Qu’cût-cedonc été si j’avais étendu plus loin mes représailles ? Je le pouvais ; j’eus plus d'unefois l’offre de leur destinée; on m’a fait proposer leurs têtes depuis le premier jus-qu’au dernier. Je l’ai repoussée avec horreur. Ma grande maxime a toujours été,qu’en guerre, comme en politique, tout mal, fût-il dans les règles, n'est excusablequ’autant qu’il est absolument nécessaire... » L’application de ce système, qui n’estautre que la loi du talion, pourrait avoir de terribles conséquences, surtout lors-qu’il s’agit d'individualités; mais aux yeux du premier consul, les Bourbons