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LIVRE XXX.

la nature à force d’art. « Le cœur me saigne , écrivait-il à M. Recrcs,en voyant périr inutilement des bois si précieux et si rares. » 11 or-donna d’abord de transporter une partie de ces bois à Mont-de-Marsan ,par les eaux de l’Adour, puis de préparer des attelages de bœufs pourles traîner jusqu’à Langon, et les faire descendre ensuite par la Garonne jusqu’à Bordeaux et La Rochelle . Ce mode de transport étant fort coû-teux, il s’obstina à faire construire à Bayonne même, pour employerle reste des bois du pays. La barre qui obstrue le fleuve formait le seulobstacle. Elle ne donnait que quatorze pieds d’eau à marée haute. Cen’était pas assez pour un vaisseau de soixante et quatorze, échantillonque Napoléon voulait construire dans ce port. Il imagina des travauxqui devaient reculer la barre de quelques centaines de toises , et pro-curer tout de suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu’en s’é-loignant la mer devenait extrêmement profonde, et que la barre des-cendait en proportion. 11 fit venir des ingénieurs de Hollande, afin dediscuter et d’arrêter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieursprojets pour envoyer aux colonies des recrues, des farines, dont ellesmanquaient, et eu rapporter des sucres, des cafés, dont elles ne sa-vaient que faire. Il commença par offrir aux armateurs du commerceune certaine somme par tonneau pour le transport des munitions etdes hommes. Leur exigence s’étant élevée trop haut, il décida le dé-part de corvettes et de frégates, qui devaient porter des recrues, desfarines, et rapporter des denrées coloniales pour le compte de l’État.« A des circonstances extraordinaires il faut , disait-il, des moyensextraordinaires, le pire serait de ne rien faire, car les colonies mour-raient de faim à côté de leurs barriques de sucre et de café, et nousmanquerions de ces denrées si précieuses à côté de nos farines ou denos salaisons invendues. »

En ce moment il venait d’arriver à Bayonne un certain nombred’Espagnols considérables, choisis par ordre de Napoléon dans les di-verses provinces de l’Espagne pour composer une junte. Ils avaientrépondu à son appel, les uns parce qu’ils étaient convaincus que, pourle bonheur de leur patrie, pour lui épargner une guerre dévastatrice,pour sauver scs colonies et assurer sa régénération, il fallait se rat-tacher à la dynastie Bonaparte ; les autres, parce qu’ils étaient attiréspar l'intérêt, par la curiosité, par la sympathie qu’inspire un hommeextraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel quiavaitéclatéà Madrid le 2 mai s était communiqué dans plusieurs provinces à la fois,