106
LETTRES
chez moi. L’on tombe des nues ; on n’en revientpas ; on blâme fortement mon étourderie , mais oncesse de me menacer de la France . On a raison :si jamais des assassins daignent terminer mes souf-frances, ce n’est sûrement pas de ce pays-là qu’ilsviendront.
Je ne confonds point les diverses causes de mesdisgrâces ; je sais bien discerner celles qui sontl’effet des circonstances, l’ouvrage de la triste né-cessité , de celles qui me viennent uniquement dela haine de mes ennemis. Eh! plût à Dieu que je n’eneusse pas plus à Genève qu’en France , et qu’ils n’yfussent pas plus implacables ! Chacun sait aujour-d’hui d’où sont partis les coups qu’on m’a portés,et qui m’ont été les plus sensibles. Vos gens mereprochent mes malheurs comme s’ils n’étoient pasleur ouvrage. Quelle noirceur plus cruelle que deme faire un crime à Genève des persécutions qu’onme suscitoit dans la Suisse , et de m’accuser den’être admis nulle part, en me faisant chasser departout? Faut-il que je reproche à l’amitié quim’appela dans ces contrées le voisinage de monpays? J’ose en attester tous les peuples de l’Eu rope ; y en a-t-il un seul, excepté la Suisse , où jen’eusse pas été reçu, même avec honneur ? Toute-fois dois-je me plaindre du choix de ma retraite ?Non, malgré tant d’acharnement et d’outrages,j’ai plus gagné que perdu ; j’ai trouvé un homme !Ame noble et grande , ô George Keith ! mon pro-tecteur, mon ami, mon père! où que vous soyezoù que j’achève mes tristes jours, et dussé-je ne